Publié en 1856, Les Contemplations se présente comme les « mémoires d'une âme » — selon la formule même de la préface —, traversées par un événement central : la noyade de Léopoldine Hugo, fille aînée du poète, en 1843. Ce deuil bouleverse la structure du recueil et, avec elle, la nature du rapport que le poète entretient avec Dieu. Loin d'une piété sereine, cette relation se construit à travers trois mouvements successifs : la confiance initiale, la crise de la révolte, et enfin la tentative d'un dépassement mystique.
Dans la première partie du recueil, intitulée « Aurore », Hugo aborde le divin depuis une position de relative sérénité romantique. La nature y est constamment lue comme un langage de Dieu, chaque paysage devenant une épiphanie. Le poète joue le rôle du voyant, celui qui sait déchiffrer derrière le visible l'intention d'une puissance supérieure. Cette posture est héritée du romantisme européen — Novalis, Chateaubriand —, mais Hugo l'infléchit vers une théologie personnelle : Dieu n'est pas le Dieu des catéchismes, mais une présence diffuse dans le réel, que seul le poète est en mesure de percevoir et de nommer.
Dans « Autrefois » (livres I à III), cette relation reste fondamentalement harmonieuse. L'amour, la nature, la poésie forment un triangle où Dieu occupe le sommet. La confiance n'est pas naïve ; elle est articulée à une vision providentialiste du monde — l'univers est ordonné, et le poète en est l'interprète privilégié.
La mort de Léopoldine, le 4 septembre 1843, constitue le tournant absolu du recueil. Le livre IV, « Pauca meae » (« quelques vers pour ma fille »), est entièrement consacré au deuil. C'est ici que la relation au divin se fissure de la manière la plus spectaculaire.
Dans le poème « À Villequier » (IV, 15), Hugo s'adresse directement à Dieu dans un long monologue qui mêle la soumission et la protestation. Il reconnaît la toute-puissance divine, mais il dit simultanément l'incompréhension d'un père devant la disparition de son enfant. La tension est extraordinairement forte : le poète ne renie pas Dieu, mais il refuse de se taire. Il lui reproche, en termes voilés mais sans équivoque, l'arbitraire apparent du malheur. Cette audace est rare dans la littérature religieuse française ; elle rapproche Hugo du modèle biblique de Job, cet homme juste qui ose interroger Dieu sur la souffrance des innocents.
« Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme, / Et de considérer / Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme, / Je viens vous adorer ! »
Ces vers d'« À Villequier » illustrent bien le paradoxe hugolien : l'humilité affichée (« humble comme un enfant ») coexiste avec l'interpellation directe, presque revendicatrice, d'un Dieu sommé de regarder l'âme du poète. La prière est ici une forme de comparution mutuelle.
Les livres V et VI (« En marche » et « Au bord de l'infini ») marquent un déplacement décisif. Hugo ne cherche plus à réconcilier sa douleur avec un Dieu personnel et providentiel ; il s'oriente vers une vision cosmique et panthéiste du divin, fortement influencée par les courants ésotériques et spirites qu'il fréquente durant son exil à Jersey et Guernesey.
Dans « Ce que dit la bouche d'ombre » (VI, 26), poème-somme de plusieurs centaines de vers, une voix mystérieuse expose une cosmogonie où toute matière est animée, où les âmes traversent des cycles de rédemption, et où Dieu lui-même est défini par son rapport à la lumière et aux ténèbres. Le divin n'est plus un interlocuteur que l'on prie ; il devient le principe obscur qui gouverne la transformation universelle de l'être. La relation du poète à Dieu change alors de nature : elle n'est plus verticale (le suppléant en bas, Dieu en haut), mais spiralée — le poète monte vers un absolu qui lui échappe toujours, et c'est dans cet écart même que réside la tension créatrice.
Ce qui frappe, à parcourir l'ensemble du recueil, c'est que la relation au divin structure la parole poétique de Hugo plutôt qu'elle ne la conditionne de l'extérieur. Sans Dieu à interpeller, à fuir ou à chercher, le « je » lyrique du recueil n'aurait plus de destinataire ultime. La crise religieuse provoquée par le deuil ne détruit pas la foi hugolienne ; elle la transforme en moteur d'écriture. Le poète se constitue en médiateur entre le monde des hommes et un absolu dont il pressent l'existence sans jamais pouvoir en garantir la bienveillance — condition même, pour Hugo, du vrai lyrisme.