Victor Hugo publie Les Contemplations en 1856, après plus de dix ans de travail et d'exil. Il présente lui-même le recueil comme « les Mémoires d'une âme » — formule qui dit tout de l'ambition de l'œuvre : non pas un simple recueil de poèmes, mais la reconstitution d'une vie intérieure. La structure en six livres n'est pas décorative ; elle obéit à une logique narrative et spirituelle rigoureuse.
L'ensemble du recueil est d'abord scindé en deux volumes distincts que Hugo intitule « Autrefois » (livres I à III) et « Aujourd'hui » (livres IV à VI). La ligne de partage est une date : le 4 septembre 1843, jour où Léopoldine Hugo, la fille aînée du poète, se noie dans la Seine à Villequier avec son jeune mari Charles Vacquerie. Cette catastrophe personnelle devient le pivot de toute l'architecture du recueil, transformant ce qui aurait pu n'être qu'un florilège lyrique en un véritable récit de l'âme traversée par le deuil.
Le livre I, « Aurore », rassemble des poèmes de jeunesse et d'éveil poétique. Le titre évoque le matin de la vie : on y trouve des pièces légères, amoureuses, parfois badines, qui donnent à lire un poète encore confiant dans le monde et dans sa propre voix.
Le livre II, « L'Âme en fleur », poursuit dans le registre de l'amour heureux. Inspiré notamment des amours de Hugo avec Juliette Drouet, il célèbre la plénitude des sentiments avec une musicalité très travaillée. C'est l'une des parties du recueil les plus accessibles et les plus souvent anthologisées.
Le livre III, « Les Luttes et les rêves », introduit une tonalité plus sombre. Hugo y aborde la souffrance sociale — la misère, l'injustice, l'enfance malheureuse — et les inquiétudes existentielles. Ce livre fait transition : le bonheur d'« Aurore » et d'« L'Âme en fleur » commence à se fissurer, comme si le recueil pressentait le drame à venir.
Le livre IV, « Pauca meae » — expression latine signifiant « quelques mots pour ma fille » — est le cœur douloureux du recueil. Hugo y rassemble les poèmes du deuil, dont le célèbre À Villequier
(IV, 15), long poème où le père s'adresse à Dieu avec un mélange de révolte et de soumission déchirante. C'est ici que la mort de Léopoldine cesse d'être un événement biographique pour devenir le moteur d'une interrogation métaphysique sur la Providence et le sens de la perte.
Le livre V, « En marche », marque une reprise progressive. Le poète sort du deuil immédiat, rouvre les yeux sur le monde — la nature, les êtres, la politique — et réaffirme son rôle de poète engagé. Le titre suggère un mouvement, une réorientation, même hésitante, vers la vie.
Le livre VI, « Au bord de l'infini », est le plus ambitieux et le plus hermétique. Hugo s'y confronte aux grandes questions de l'au-delà, de la métempsycose, du destin des âmes et du rapport de l'homme à Dieu. Influencé par ses séances de spiritisme à Jersey, il y construit une véritable cosmogonie poétique. Le recueil s'achève avec Ce que dit la bouche d'ombre
(VI, 26), long poème visionnaire où une voix de l'au-delà révèle la chaîne des êtres et la rédemption universelle par l'amour.
L'articulation des six livres dessine ainsi une trajectoire en trois temps : la joie et l'insouciance (Autrefois), la brisure du deuil (Pauca meae), puis la lente reconstruction spirituelle (En marche et Au bord de l'infini). Hugo prend soin de brouiller la chronologie réelle des poèmes — certains datés de 1840 ont été réécrits après 1850 — pour construire une cohérence thématique et non strictement autobiographique. L'ordre des livres est donc une mise en scène : Hugo ne livre pas ses carnets, il compose une œuvre.