Dans L'Assommoir (1877), septième volume des Rougon-Macquart, Émile Zola suit la déchéance de Gervaise Macquart, blanchisseuse dans le Paris ouvrier du Second Empire. Parmi les personnages qui gravitent autour d'elle, sa fille Anna — dite Nana — occupe une place particulière : enfant silencieuse puis adolescente fugueuse, elle traverse le roman comme un présage, le signe vivant que la catastrophe se perpétue au-delà d'une seule génération.
Nana n'est pas décrite physiquement avec insistance dans L'Assommoir : Zola réserve ce traitement au roman éponyme. Ici, elle est avant tout une présence environnementale, une petite fille qui grandit dans la fumée de l'alambic et les odeurs de linge sale. Sa première présentation significative la montre mêlée aux querelles d'adultes, assistant sans comprendre aux scènes d'ivresse de son père Coupeau. Cette exposition précoce à la violence et à l'alcool n'est pas anecdotique : elle constitue, au sens littéral du naturalisme zolien, son éducation. Le milieu la façonne avant qu'elle ait eu le temps de se former.
Ce qui rend Nana fascinante et troublante, c'est qu'elle ne choisit pas la dégradation — elle l'hérite. Zola construit son personnage selon le principe de la « tare héréditaire » qui structure toute la saga des Rougon-Macquart : la névrose de la branche Macquart, l'alcoolisme de Coupeau, la résignation progressive de Gervaise se déposent en elle comme une boue que les années tassent. Lorsqu'elle commence à traîner dans la rue, à séduire les hommes du quartier, ce n'est pas une révolte mais une continuation. Elle reproduit, sans en avoir conscience, les comportements d'abandon qu'elle a observés.
La scène décisive de son évolution intervient lorsqu'elle quitte le domicile familial pour rejoindre un amant. Zola ne dramatise pas le moment : Nana part presque naturellement, comme si rester eût été l'anomalie. Ce départ dit l'échec de Gervaise comme mère — elle n'a rien pu transmettre d'autre que ses propres failles — mais il dit aussi l'impuissance du milieu ouvrier à protéger ses enfants.
Cette phrase résume la logique du personnage : Nana n'est pas une enfant corrompue, elle est une enfant abandonnée, ce qui n'est pas la même chose. La nuance porte tout le regard moral de Zola.Elle avait poussé sur le pavé de Paris, dans la misère du ménage, abandonnée à elle-même, toujours dehors […](chapitre XII)
Dans ses relations avec Gervaise et Coupeau, Nana fonctionne comme un révélateur impitoyable. Face à une mère qui sombre dans la passivité et un père que l'alcool détruit, elle oppose une forme d'énergie brute, presque animale. Elle ne juge pas ses parents — le roman ne lui prête aucun discours —, mais sa présence les expose. Quand elle observe Coupeau dans ses crises de delirium tremens, Zola ne lui accorde aucune larme : elle regarde, comme on regarderait quelque chose d'inévitable. Ce détachement est la marque de quelqu'un qui a appris très tôt à ne pas compter sur les adultes.
Nana est, dans L'Assommoir, moins un personnage accompli qu'une promesse — ou plutôt une menace. Elle incarne la thèse centrale de Zola : la misère ne s'arrête pas à une vie, elle se transmet, elle colonise les générations suivantes. En faisant de cette petite fille le germe du grand roman qui lui succédera, Zola transforme L'Assommoir en prologue tragique. Nana n'est pas la victime de l'histoire : elle en est, malgré elle, la continuation.