Dans L'Assommoir (1877), Zola construit la trajectoire de Gervaise Macquart — blanchisseuse installée dans le quartier de la Goutte-d'Or à Paris — comme une longue oscillation entre l'abondance et la privation. La nourriture y fonctionne comme un marqueur social implacable : ce que l'on mange, ce que l'on ne mange plus, révèle à chaque étape la place qu'un individu occupe — ou perd — dans la hiérarchie ouvrière.
Le chapitre VII, consacré au fameux repas d'anniversaire de Gervaise, constitue le sommet symbolique du roman. La table chargée — l'oie rôtie trônant au centre, les plats qui se succèdent, le vin qui coule — matérialise le moment précis où la blanchisseuse croit avoir vaincu la misère. Zola décrit le festin avec une précision presque inventoriale : on mangea l'oie, on la mangea jusqu'aux os
(ch. VII). Ce verbe répété, cette exhaustivité vorare, dit moins le plaisir que le besoin compulsif de combler un manque fondamental. L'abondance est dévorée avec une frénésie qui trahit la précarité dont elle émerge. Le repas ne célèbre pas la réussite ; il l'exorcise momentanément.
À mesure que Coupeau, le mari de Gervaise, sombre dans l'alcoolisme, la table se vide. Zola organise une véritable dégradation par étapes : des plats cuisinés on passe aux restes, des restes aux croûtes, des croûtes au néant. Au chapitre XI, Gervaise en est réduite à mendier chez ses voisins. La scène où elle frappe à la porte des Lorilleux — ses beaux-parents cupides et méprisants — pour demander quelques sous ou un morceau de pain est d'une cruauté calculée : c'est précisément à ceux qui ont toujours jalousé sa réussite qu'elle doit tendre la main. La faim devient ainsi l'instrument de l'humiliation sociale.
Le titre même du roman désigne l'alambic — l'assommoir — comme la machine centrale de l'intrigue. Zola établit une équivalence tragique : l'alcool de l'estaminet remplace progressivement la nourriture. Les ouvriers qui dépensent leur paie au comptoir de père Colombe n'achètent plus de pain. Cette substitution n'est pas un choix moral ; elle est la réponse logique d'un corps épuisé qui cherche dans l'ivresse l'énergie que la malnutrition lui refuse. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans ses reflets d'or, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool
(ch. II) : la machine distille la mort à feu doux, indifférente, mécanique — comme le système économique dont elle est la métaphore.
La fin de Gervaise est la conclusion logique de cette logique alimentaire inversée. Elle meurt de froid et de faim dans le couloir de son immeuble, réduite à rien. Zola ne dramatise pas la scène : il la constate, avec la neutralité clinique du naturalisme. Cette mort par le vide — ni violence spectaculaire, ni maladie romanesque — dit que la société ouvrière du Second Empire tue ses membres non par un geste brutal, mais par un retrait progressif de tout ce qui sustente. La faim, dans L'Assommoir, n'est pas un accident de parcours ; elle est la forme même que prend l'exclusion sociale quand elle arrive à son terme.