Dans L'Assommoir (1877), Zola construit autour de Gervaise Macquart — blanchisseuse installée dans le quartier populaire de la Goutte-d'Or à Paris — une réflexion implacable sur les liens humains dans la classe ouvrière. La solidarité y apparaît d'abord comme une valeur réelle, presque une promesse, avant d'être systématiquement démantelée par la concurrence économique, l'alcool et le ressentiment. C'est précisément ce mouvement d'effondrement qui constitue le moteur tragique du roman.
Le roman s'ouvre sur l'abandon : Lantier, l'amant de Gervaise, la quitte avec leurs deux enfants sans ressources. Pourtant, la communauté ouvrière répond d'abord présente. Coupeau, le zingueur que Gervaise épousera, et les voisins du quartier offrent une chaleur collective qui semble pouvoir compenser la précarité. La fête de noces au chapitre III, avec son défilé au Louvre et son repas qui s'éternise, est le moment-clé de cette solidarité en acte : le groupe mange, rit et se soutient dans une communion populaire que Zola décrit avec une tendresse ethnographique réelle.
Mais Zola sème déjà les germes de la dissolution. Lors de cette même fête, la présence de Mme Lorilleux — la sœur de Coupeau, jalouse et mesquine — signale que la communauté porte en elle ses propres poisons. Elle surveille Gervaise, la juge, l'envie. La solidarité de façade recouvre une concurrence larvée que la moindre réussite individuelle transforme en hostilité ouverte.
Quand Gervaise ouvre sa propre boutique de blanchisserie au chapitre V, le quartier se retourne. Ses voisines, Mme Lorilleux en tête, passent de la neutralité à la calomnie. La solidarité cède à l'envie dès que l'une des leurs échappe, même provisoirement, à la condition commune. Zola montre ici que la communauté ouvrière ne tolère pas l'ascension individuelle : elle l'interprète comme une trahison de classe ou, pire, comme une menace.
Au chapitre VII, la célèbre fête de la Saint-Gervais — le grand repas chez Gervaise — cristallise cette ambiguïté. Les convives acceptent l'hospitalité de Gervaise avec une voracité qui n'a rien de la gratitude ; Zola décrit une tablée qui dévore sans retenue, comme si les invités pressaient inconsciemment la ruine de leur hôtesse. Le festin généreux de Gervaise est déjà une forme de suicide économique encouragé par ceux-là mêmes qu'elle nourrit.
La trahison la plus décisive vient de Goujet, le forgeron amoureux de Gervaise, qui représente la seule solidarité authentique du roman — celle du travail honnête et de l'affection désintéressée. Mais Goujet ne peut rien contre la dynamique collective de la déchéance. Lorsque Lantier revient s'installer chez le couple Coupeau au chapitre VIII, c'est toute la communauté qui cautionne tacitement cette situation absurde, par indifférence ou par lâcheté. Personne ne prévient Gervaise ; personne ne la défend.
Le personnage de Nana, la fille de Gervaise, prolonge ce schéma au-delà de la famille : elle quitte le foyer sans remords, achevant la déliquescence d'une solidarité familiale qui n'était déjà plus qu'un mot. La communauté ouvrière, dans L'Assommoir, trahit moins par actes spectaculaires que par accumulation de petits abandons, de silences, d'intérêts inavoués.
Ce va-et-vient entre solidarité et trahison n'est pas un simple ressort dramatique : il est la démonstration même du projet naturaliste de Zola. Le milieu ouvrier ne constitue pas un refuge contre la fatalité héréditaire et sociale — il en est le prolongement. En montrant que les plus proches de Gervaise sont aussi ses fossoyeurs les plus efficaces, Zola refuse toute idéalisation du peuple tout en refusant également de le condamner moralement. Les personnages trahissent parce que la misère les y contraint, parce que l'alcool — symbolisé par l'alambic de l'Assommoir, la machine à soûler le peuple
(chap. II) — dissout les loyautés avant de dissoudre les individus. La solidarité était peut-être possible ; le roman montre les conditions exactes dans lesquelles elle devient impossible.