Rousseau rencontre Mme de Warens pour la première fois à Annecy en 1728, alors qu'il a seize ans et qu'elle en a vingt-huit. La scène de leur première rencontre, racontée au livre II des Confessions, frappe par son éclat visuel : Rousseau s'attendait à une vieille dévote austère et découvre une femme jeune, élégante, au visage doux et à la voix mélodieuse. Ce premier regard est déjà une construction : Rousseau ne décrit pas tant une femme réelle qu'une apparition façonnée par le désir et la surprise. La lumière qui entoure Mme de Warens dès sa première apparition ne la quittera jamais tout à fait dans le récit, même lorsque la réalité viendra l'assombrir.
Rousseau appelle Mme de Warens « Maman », et elle le nomme « petit » : cette nomenclature singulière dit tout de la relation. Elle n'est ni mère ni amante au sens ordinaire, mais quelque chose d'intermédiaire que la langue courante ne sait pas nommer. Au livre V, lorsqu'il évoque les Charmettes — la maison de campagne près de Chambéry où ils vivront quelques années ensemble —, Rousseau parle de ce temps comme du seul bonheur plein qu'il ait jamais connu. La tendresse qu'il lui porte est inséparable d'un manque fondateur : il a perdu sa mère à la naissance, et Mme de Warens comble cette absence tout en la rendant plus visible. Le désir qu'il éprouve pour elle est donc aussi une forme de deuil.
Mme de Warens est une figure profondément paradoxale. Convertie au catholicisme, elle vit pourtant selon une morale très personnelle, multipliant les protégés et les liaisons sans que cela semble troubler sa sérénité. Rousseau, au livre V, note qu'elle conçoit la générosité charnelle comme une forme de bienfaisance : donner son corps lui paraît aussi naturel que donner de l'argent. Cette philosophie, que Rousseau rapporte avec un mélange de compréhension et d'incompréhension, révèle une femme des Lumières à sa manière — pragmatique, affranchie des conventions, sincèrement bonne. Mais cette bonté même finit par blesser : quand Rousseau comprend qu'il n'est pas l'unique objet de cette générosité, l'idéal se fissure.
L'évolution de Mme de Warens au fil des livres suit une trajectoire de dégradation progressive. La femme radieuse du livre II devient, dans les derniers livres qui lui sont consacrés, une vieillarde appauvrie, abandonnée, que Rousseau retrouve diminuée lors de ses ultimes visites. Cette déchéance n'est pas anecdotique : elle incarne la thèse centrale des Confessions selon laquelle le bonheur est toujours déjà perdu au moment où on le raconte. Mme de Warens est le symbole même de ce bonheur irrécupérable — elle vieillit dans le récit exactement comme vieillit l'innocence de Rousseau.
Mme de Warens est indispensable au projet des Confessions parce qu'elle permet à Rousseau de mettre en scène la formation de sa sensibilité. C'est auprès d'elle qu'il lit, qu'il s'instruit, qu'il apprend à aimer la nature et la musique. Elle est à la fois l'éducatrice et l'aimée, la mère et l'amante — une figure totale qui concentre tous les désirs du narrateur. En faire un portrait aussi complexe, c'est pour Rousseau une façon de se raconter lui-même : ses enthousiasmes, ses illusions, et la douleur de comprendre que nul être humain ne peut tenir lieu de tout.