Dans Les Confessions (1765-1770, publiées posthumement en 1782 et 1789), Jean-Jacques Rousseau entreprend ce qu'il présente comme une entreprise sans précédent : montrer un homme dans toute la vérité de son être. La solitude occupe dans ce projet autobiographique une place structurante, non comme simple donnée biographique, mais comme révélateur d'une tension profonde entre le désir de reconnaissance et l'impossibilité d'habiter le monde des autres. Rousseau distingue en effet deux visages de la solitude : l'une voulue, source de liberté et d'authenticité ; l'autre imposée, blessure que l'œuvre s'efforce de transformer en témoignage.
Dès les premières pages, Rousseau associe la retraite à la condition d'une existence vraie. L'épisode de l'île Saint-Pierre, évoqué au livre XII, est peut-être la figure la plus accomplie de la solitude choisie : Rousseau y décrit des journées entières passées à dériver sur le lac de Bienne, dans un état de vacance heureuse où le moi cesse de se débattre contre le monde. « Je me levais avec le soleil et j'étais heureux »
(livre XII) — la parataxe dit tout : le bonheur n'est pas conquis, il coïncide simplement avec la durée, sans médiation sociale. Cette solitude n'est pas repli sur le néant ; elle est le cadre dans lequel Rousseau accède à ce qu'il nomme le sentiment de l'existence, une plénitude qui n'a besoin d'aucun autre pour se soutenir.
La promenade solitaire dans la forêt de Montmorency (livre IX) prolonge cette logique. C'est dans cet écart au monde que naît le projet des Confessions elles-mêmes : la solitude n'est pas fuite, elle est la condition d'une parole vraie. Se retirer, c'est refuser les masques que la société impose, retrouver « la nature et la vérité »
(livre I, préambule) que l'homme social dissimule.
Mais Les Confessions montrent aussi une solitude qui n'a pas été choisie. La rupture avec Diderot, le refroidissement avec Grimm, la trahison perçue de Madame d'Épinay forment une série de séparations douloureuses qui construisent le sentiment d'un isolement progressif. « Je n'ai jamais été vraiment propre à la société civile »
(livre I) — l'aveu sonne moins comme une revendication que comme un constat amer. Rousseau ne dit pas qu'il ne veut pas des hommes ; il dit qu'il ne peut pas leur appartenir.
Cette solitude subie culmine dans les derniers livres, où Rousseau commence à percevoir une coalition universelle contre lui. Le récit autobiographique bascule alors vers la paranoïa : l'isolement n'est plus seulement un fait, il devient une persécution. « Je suis seul sur la terre »
(livre XII) — formule qui revient comme un leitmotiv et qui transforme la solitude en condition métaphysique autant que sociale.
C'est précisément l'articulation de ces deux solitudes qui donne son sens au projet des Confessions. Si Rousseau écrit, c'est parce qu'il est seul ; mais cette solitude, il ne peut l'accepter qu'en la récrivant comme choix. L'écriture autobiographique est ainsi le lieu où la solitude subie se convertit en solitude choisie : en se racontant, Rousseau reprend la main sur une existence que les autres lui ont, selon lui, confisquée. Le lecteur idéal auquel il s'adresse dès le préambule — « Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables »
(livre I) — n'est autre que la communauté humaine dont il a été exclu, convoquée après coup comme tribunal de la vérité.
La solitude dans Les Confessions n'est donc pas un simple thème parmi d'autres : elle est le moteur même de l'autobiographie. C'est parce que Rousseau ne peut vivre avec les hommes qu'il doit leur parler ; et c'est dans cet écart irréductible entre aspiration à la communion et expérience de l'exclusion que réside toute la modernité de l'œuvre.