Louise Florence d'Épinay entre dans Les Confessions sous les traits d'une femme du monde éclairée, proche des encyclopédistes et animatrice d'un salon influent. Rousseau la présente d'abord avec une admiration sincère : elle lui offre l'Ermitage, une maison à l'orée de la forêt de Montmorency, geste qu'il interprète comme la promesse d'une retraite philosophique loin des intrigues parisiennes. Cette première image — la protectrice généreuse, quasi maternelle — est essentielle, car c'est contre elle que se construira toute la déception ultérieure.
Rousseau ne tarde pas à percevoir dans la générosité de Mme d'Épinay une forme d'emprise. En lui offrant un toit, elle s'arroge selon lui un droit de regard sur ses faits et gestes, ses fréquentations, ses humeurs. Il note que ses bienfaits ne viennent jamais seuls : ils s'accompagnent d'attentes tacites, de sollicitudes pesantes, d'une surveillance affectueuse qui ressemble fort à de la possession. Dans le livre IX, il décrit comment elle cherche à régler ses journées et à s'immiscer dans sa correspondance, transformant la liberté promise en une dépendance dorée. Ce que Rousseau lit dans ce comportement, c'est la logique même du monde des salons : on ne donne rien sans attendre un retour, fût-il symbolique — gratitude, déférence, présence.
Le tournant décisif survient lorsque Mme d'Épinay part pour Genève afin de consulter Tronchin et demande à Rousseau de l'accompagner. Il refuse, invoquant sa santé et son indépendance, et ce refus est vécu par elle — et par Grimm, son amant et allié — comme une ingratitude impardonnable. Rousseau écrit au livre IX : Je vis clairement que le refus d'aller à Genève avait mis le comble à sa mauvaise volonté
. L'emploi de « mauvaise volonté » est révélateur : Rousseau ne concède aucune légitimité à son ressentiment, il en fait le signe d'une hostilité préexistante enfin démasquée. La rupture ne lui apparaît pas comme une conséquence de son refus, mais comme la révélation d'une vérité que les apparences dissimulaient depuis le début.
Ce qui rend ce personnage central dans l'économie des Confessions, c'est qu'il cristallise la déception de Rousseau envers le milieu encyclopédiste tout entier. Mme d'Épinay n'est pas seulement une femme qui l'a trahi : elle est l'incarnation du philosophe mondain tel que Rousseau le condamne — celui qui professe la vertu en société tout en pratiquant le calcul et la manipulation en privé. Sa proximité avec Grimm et Diderot, qui prennent son parti lors de la brouille, en fait le centre d'un réseau dont Rousseau se persuade qu'il a cherché à l'étouffer. La scène de rupture fonctionne ainsi comme une allégorie : l'homme naturel, sincère, ne peut que se heurter aux exigences d'un monde où même l'amitié obéit à des règles tacites de réciprocité.
Le lecteur averti ne peut manquer de noter que ce portrait est celui d'un narrateur blessé. Rousseau lui-même revendique sa subjectivité, et c'est précisément cette partialité assumée qui fait la valeur littéraire du personnage. Mme d'Épinay n'existe dans les Confessions qu'à travers le prisme d'une mémoire sélective et d'une sensibilité exacerbée. Elle est moins un être réel qu'une figure nécessaire au récit que Rousseau construit de lui-même : celui de l'homme de bonne foi sacrifié sur l'autel des convenances. En ce sens, elle participe pleinement au projet autobiographique des Confessions, où chaque personnage secondaire sert, consciemment ou non, à dire quelque chose d'essentiel sur le « moi » qui se raconte.