La bataille de Waterloo occupe les chapitres III et IV de La Chartreuse de Parme (1839). Fabrice del Dongo, jeune aristocrate milanais d'une quinzaine d'années, fervent admirateur de Napoléon, quitte l'Italie en secret pour rejoindre l'Armée française à la veille de la campagne de Belgique. Son arrivée sur le champ de bataille, loin d'être un baptême glorieux, se révèle une expérience déroutante et profondément humaine.
Le premier geste de Stendhal est de refuser toute perspective héroïque. Fabrice traverse Waterloo sans jamais percevoir la bataille comme un tout : il ne voit que des fragments — un marécage, des soldats qui reculent, des cadavres, des coups de feu dont il ignore la provenance. Cette désorientation n'est pas une maladresse narrative ; c'est un choix délibéré. Stendhal ancre le récit dans la perception subjective et limitée d'un individu, là où la littérature militaire classique adoptait volontiers le regard du général ou du chroniqueur omniscient. On est loin de l'épopée ; on est dans l'expérience brute.
Fabrice se demande à plusieurs reprises, au fil des chapitres, s'il a réellement fait partie d'une véritable bataille
— formule qui revient comme un leitmotiv ironique et révèle à quel point l'événement historique majeur lui échappe. L'héroïsme rêvé se dissout dans la boue, la faim et la confusion.
L'un des éléments les plus significatifs de cet épisode est la figure de la cantinière Margot (ou « la cantinière »), femme robuste et pragmatique qui prend Fabrice sous son aile. Elle lui procure nourriture et abri, le tire de situations périlleuses et lui donne sa première leçon sur la réalité de la guerre : non pas la charge glorieuse, mais la survie quotidienne. Cette rencontre établit d'emblée le rapport de Fabrice au monde — il est toujours guidé, protégé ou instruit par des figures féminines fortes, schéma qui se répétera avec la comtesse Gina Pietranera (sa tante) et, plus tard, avec Clélia Conti.
Fabrice aperçoit fugacement un général qu'il croit être le maréchal Ney — mais il n'en est pas certain. Ce détail est capital : même dans sa proximité avec les grands de l'Histoire, le héros ne peut jamais confirmer ce qu'il a vraiment vu ou vécu. Stendhal installe ainsi une épistémologie du doute au cœur de l'action. La gloire napoléonienne, objet du culte de Fabrice, reste insaisissable, presque mythique, même lorsqu'on prétend la côtoyer.
Waterloo se conclut par la déroute française. Fabrice fuit comme les autres soldats, sans avoir accompli aucun exploit décisif. Il a bien tiré quelques coups de feu, peut-être tué un homme — mais dans une confusion telle qu'il ne peut ni s'en assurer ni s'en vanter. Cette incertitude morale préfigure les dilemmes que Fabrice traversera tout au long du roman : il sera toujours suspendu entre l'acte et sa signification, entre ce qu'il fait et ce qu'il comprend de ce qu'il fait.
Cet épisode initial n'est pas un simple décor historique : il programme l'ensemble du roman. Plusieurs traits du caractère de Fabrice y sont établis définitivement — sa naïveté tenace, son enthousiasme sincère mais mal orienté, son incapacité à lire clairement les situations dans lesquelles il s'engage, et une certaine grâce involontaire qui lui permet de survivre là où d'autres périraient. Ce dernier point est essentiel : Fabrice n'est pas un héros actif qui maîtrise son destin ; il est porté par les événements, protégé par une chance qui ressemble parfois à de la Providence.
Stendhal renouvelle ici radicalement la représentation de la guerre en littérature. Là où Homère ou Voltaire (La Henriade) stilisaient le combat, là où même les mémorialistes napoléoniens cultivaient la grandeur, La Chartreuse anticipe ce que Tolstoï accomplira dans Guerre et Paix (1869) : montrer la bataille comme une expérience chaotique et opaque pour celui qui la vit de l'intérieur. On a souvent dit que Stendhal avait lui-même participé à la campagne de Russie (1812) en qualité d'intendant — cette expérience directe explique sans doute la précision sèche et désenchantée avec laquelle il restitue le désordre du champ de bataille.
Waterloo fonctionne enfin comme une métaphore filée de la condition du héros stendhalien dans un monde post-révolutionnaire : Fabrice arrive trop tard (Napoléon est déjà vaincu), se bat pour une cause perdue, et repart sans titre, sans gloire et sans certitude. C'est sur ce manque fondateur que se construira toute la trajectoire du personnage — de ses aventures politiques dans la principauté de Parme jusqu'à sa retraite finale à la Chartreuse.