Dans La Chartreuse de Parme (1839), Stendhal construit l'éducation de son héros Fabrice del Dongo sur un paradoxe fondateur : le seul père légitime est aussi le moins présent, le moins digne et le moins aimé. Le marquis del Dongo — aristocrate autrichianisé, méfiant et mesquin — n'exerce aucune autorité formatrice sur son fils. Ce vide crée l'espace où prolifèrent les figures paternelles de substitution, et c'est précisément dans cet espace que se joue la véritable formation du héros.
Dès les premières pages du roman, le narrateur suggère avec une ironie transparente que Fabrice est très probablement le fils du lieutenant Robert, un officier français de passage à Milan lors des campagnes napoléoniennes. Cette paternité probable — jamais confirmée, jamais démentie — est lourde de sens : elle fait de Fabrice un enfant de la France révolutionnaire et de l'énergie napoléonienne plutôt que de la noblesse lombarde figée. Le marquis del Dongo n'est qu'un père de façade ; le vrai géniteur symbolique est déjà un mentor absent, un idéal historique. Cette origine double installe d'emblée le motif de la filiation choisie contre la filiation subie.
La figure du vieux curé astronome Blanès, dans les chapitres de jeunesse, représente le premier mentor réel de Fabrice. Retiré dans son clocher de Grianta, Blanès lui enseigne non pas la théologie mais la lecture des signes — astres, présages, coïncidences significatives. Stendhal le présente comme un sage dont l'autorité repose sur la clairvoyance et l'affection, non sur la puissance sociale. Lorsque Fabrice revient auprès de lui après Waterloo, leur retrouvaille prend les accents d'un retour vers un père véritable : Blanès lui prédit un emprisonnement futur avec une précision qui confère à leur lien une dimension quasi prophétique. Ce mentor façonne chez Fabrice une disposition à chercher des signes de la destinée — une herméneutique du monde qui traversera tout le roman.
Le comte Mosca, Premier ministre de la cour de Parme et amant de la duchesse Sanseverina — elle-même tante et figure maternelle-amoureuse de Fabrice — occupe dans le roman la position du mentor mondain et politique. C'est lui qui ouvre à Fabrice les portes de la carrière ecclésiastique, qui lui enseigne les règles du jeu courtisan, qui calcule et manœuvre en sa faveur. Stendhal construit pourtant ce mentorat sur une ambivalence structurelle : Mosca est aussi le rival potentiel de Fabrice dans le cœur de la Sanseverina. L'amour que celle-ci porte à son neveu menace constamment l'équilibre du trio. Le mentor politique est donc travaillé par la jalousie, ce qui révèle que le pouvoir du mentorat ne peut jamais être purement désintéressé — il est toujours traversé par le désir et la rivalité.
Ce que le réseau de figures paternelles révèle, c'est la thèse stendhalienne sur la formation de l'individu : on ne naît pas héros, on le devient par la grâce de ceux qui nous choisissent. Fabrice n'hérite rien du marquis del Dongo ; il reçoit tout de ceux qui l'élisent — l'énergie d'un père supposé français, la sagesse d'un curé astronome, l'habileté d'un ministre amoureux. Cette construction par mentorats successifs dit quelque chose d'essentiel sur le réalisme stendhalien : la société n'est pas un ordre fixe que l'on intègre, mais un théâtre de forces où l'identité se négocie sans cesse. Fabrice del Dongo n'est pas le fils de son père ; il est la somme de ceux qui ont voulu croire en lui.