La fin de La Chartreuse de Parme (1839) est l'une des plus sombres de la littérature française du XIXe siècle. Stendhal y concentre, en quelques chapitres, la liquidation de tout ce que le roman avait fait briller : la passion, la jeunesse, l'énergie italienne. Pour mesurer la portée de ce dénouement, il faut rappeler les grandes lignes de l'intrigue.
Fabrice del Dongo, jeune aristocrate milanais idéaliste, a traversé le roman entre aventures guerrières (il assiste de loin à la bataille de Waterloo dès les premiers chapitres), intrigues de cour à Parme et emprisonnements. Il est constamment protégé par sa tante, la duchesse Gina Pietranera — dite la Sanseverina —, femme de caractère exceptionnelle qui lui voue un amour ambigu, à la frontière de l'amour maternel et de la passion. Lors de son second emprisonnement dans la tour Farnèse, Fabrice tombe éperdument amoureux de Clélia Conti, fille du gouverneur de la prison, et cet amour réciproque devient le centre de gravité de la seconde moitié du roman.
Clélia, pour obtenir la libération de Fabrice, avait fait le vœu à la Madone de ne plus jamais le regarder. Libéré, Fabrice ne peut donc la retrouver qu'à la faveur de l'obscurité totale. Leur amour clandestin donne naissance à un fils, Sandrino. Lorsque l'enfant meurt en bas âge, Clélia, brisée par le deuil et par la culpabilité d'avoir transgressé son vœu, s'éteint à son tour peu après. Cette double mort — celle de l'enfant, puis de la mère — prive Fabrice de tout ce qui lui donnait encore un sens à l'existence.
Fabrice abandonne alors sa charge d'archevêque de Parme, poste qu'il occupait avec une éloquence sincère mais sans ambition véritable, et se retire à la chartreuse de Parme — ce monastère qui donne son titre au roman. Ce retrait n'est pas une conversion mystique : c'est un abandon du monde. Fabrice meurt dans la solitude de ce couvent, moins d'un an après Clélia. Stendhal ne décrit pas la mort de son héros ; il la mentionne avec une brièveté qui dit tout du désenchantement : l'énergie romanesque, l'espagnolisme et la vivacité qui animaient Fabrice depuis Waterloo s'éteignent sans emphase.
La duchesse Sanseverina, qui avait sacrifié sa liberté, ses alliances et sa dignité pour protéger Fabrice, survit peu de temps à son neveu. Retirée à Naples avec le comte Mosca — l'homme d'État qui l'aime fidèlement depuis le début —, elle meurt elle aussi. Stendhal écrit à la dernière page que le comte Mosca fut extrêmement riche
et que la Sanseverina mourut peu après Fabrice : formule glaciale qui ferme le roman sur une litanie funèbre. Loin d'être un bilan triomphant, la conclusion ressemble à un faire-part collectif.
Le roman se clôt sur l'avertissement célèbre : To the Happy Few
. Cette épigraphe finale, empruntée à Henry Fielding via Shakespeare, signale que Stendhal écrit pour un cercle restreint de lecteurs capables de comprendre l'ironie tragique de ce dénouement. Tous les personnages qui avaient de la grandeur — Fabrice, Clélia, la Sanseverina — meurent ou disparaissent. Seul Mosca, l'homme de compromis et de pouvoir, prospère. La morale implicite est cruelle : dans les États despotiques comme la Parme fictive du roman, l'énergie et la passion sont des condamnations à mort différées.
Ce final n'est pas accidentel. Stendhal avait dicté l'essentiel du roman en cinquante-deux jours, mais la logique du dénouement est profondément cohérente avec sa vision du monde. Ses héros — Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, Fabrice ici — sont des êtres d'exception condamnés par la médiocrité des sociétés qui les entourent. La chartreuse, lieu de clôture géographique et symbolique, figure l'impossibilité pour Fabrice d'habiter le monde tel qu'il est. La mort n'est pas punition : elle est la seule sortie digne pour qui a connu, le temps d'un emprisonnement paradisiaque dans la tour Farnèse, l'absolue plénitude de l'amour.