Publié en 1839, La Chartreuse de Parme se déroule dans la principauté fictive de Parme, calquée sur les petites cours italiennes de la Restauration. Stendhal y suit trois personnages liés par l'amour et l'ambition : Fabrice del Dongo, jeune aristocrate idéaliste ; sa tante Gina, la comtesse Sanseverina, femme d'une énergie et d'une intelligence hors du commun ; et le comte Mosca, premier ministre de la principauté, amoureux de Gina. La cour du prince Ranuce-Ernest IV forme le décor constant de leurs existences, et c'est elle qui, plus que tout autre force, décide de leur sort.
Stendhal installe dès le début du roman un régime politique où la peur est le premier instrument de gouvernement. Le prince Ranuce-Ernest IV craint par-dessus tout les libéraux et les conspirations jacobines — crainte qui, dans le texte, confine au ridicule paranoïaque. Cette atmosphère de méfiance généralisée explique que la moindre parole imprudente puisse se transformer en accusation de complot. Fabrice l'éprouve directement : son séjour à Waterloo, son goût pour Napoléon, ses fréquentations sont autant de prétextes que ses ennemis exploitent pour le faire emprisonner à la tour Farnèse. Ce n'est pas sa culpabilité réelle qui importe, c'est la version politique des faits que le prince choisit d'entériner.
Le comte Mosca est la figure la plus accomplie de l'homme politique chez Stendhal. Premier ministre, il connaît mieux que personne les rouages du despotisme qu'il sert, et il le sert précisément parce qu'il sait que le refuser serait inutile et suicidaire. Son portrait illustre une thèse centrale du roman : dans un régime absolutiste, l'intelligence ne supprime pas les contraintes, elle apprend à naviguer entre elles. Mosca négocie sans cesse — avec le prince, avec les factions rivales, avec ses propres sentiments jaloux envers Fabrice — et chaque négociation révèle que le pouvoir à Parme repose moins sur des lois que sur des rapports de force personnels et des humeurs princières. Stendhal montre ici son admiration pour Machiavel : gouverner, c'est calculer.
Si Mosca pratique la politique avec lucidité froide, Gina Sanseverina y engage toute sa passion. Elle use de sa séduction, de son audace et de ses réseaux pour protéger Fabrice, qu'elle aime d'un amour qui dépasse la tendresse familiale. Lorsque Fabrice est emprisonné, c'est elle qui orchestre son évasion — une séquence où l'intrigue politique et l'intrigue amoureuse deviennent indiscernables. La Sanseverina n'obéit à aucun code moral abstrait : elle agit, elle manipule, elle menace. Stendhal lui confère une énergie que le roman associe explicitement à l'Italie du XVIe siècle, celle des Borgia, des passions sans frein et des coups d'État improvisés. En ce sens, elle incarne ce que la politique a de plus romanesque : l'action immédiate, sans filet.
L'un des apports les plus nets du roman au thème politique est la mise en scène de la cour comme espace de représentation permanente. Chaque personnage y joue un rôle calculé : Mosca feint l'indifférence pour mieux influencer, la Sanseverina affiche une gaieté souveraine même dans les moments de danger extrême, Fabrice lui-même apprend progressivement à dissimuler ses sentiments. Stendhal, admirateur de De l'esprit d'Helvétius et lecteur assidu des mémoires de Saint-Simon, construit une sociologie du pouvoir où l'apparence prime sur la réalité. Être à la cour de Parme, c'est accepter que la vérité soit toujours subordonnée à l'utilité politique du moment.
Ce qui fait la richesse du traitement stendhalien, c'est que la politique n'est jamais une toile de fond neutre : elle teste les personnages et révèle ce qu'ils sont vraiment. Fabrice, trop sincère et trop épris d'absolu, est structurellement inadapté à la cour — et c'est précisément pour cela qu'il finit par se retirer du monde. Mosca, qui maîtrise le jeu, perd en revanche une part de lui-même dans ce service permanent de l'utilité. La Sanseverina, elle, y trouve sa mesure exacte : la cour est le seul milieu à la hauteur de son énergie. Stendhal dessine ainsi une cartographie morale : les personnages forts ne sont pas ceux qui ignorent la politique, mais ceux qui décident, en connaissance de cause, du rapport qu'ils entretiennent avec elle.