Dans La Chartreuse de Parme (1839), Stendhal construit autour de Fabrice del Dongo — jeune noble milanais idéaliste, emprisonné à la tour Farnèse sur ordre du prince de Parme — un roman d'apprentissage doublé d'une méditation sur le bonheur impossible. C'est dans cette prison que naît la rencontre la plus décisive du récit : celle avec Clélia Conti, fille du général Conti, gouverneur de la forteresse.
Clélia n'est pas une héroïne de premier plan au début du roman, mais elle s'impose progressivement comme la véritable âme de la seconde moitié de l'œuvre. Fabrice l'aperçoit pour la première fois alors qu'il entre dans la forteresse, et le coup de foudre est immédiat — Stendhal le décrit avec une précision presque clinique, caractéristique de sa psychologie amoureuse héritée du traité De l'Amour. Ce qui frappe, c'est la situation paradoxale : la prison, lieu d'enfermement et d'humiliation, devient pour Fabrice le seul espace où il se sent pleinement vivant. Il confiera plus tard qu'il a été heureux à la tour Farnèse comme nulle part ailleurs.
Clélia, de son côté, est une jeune femme pieuse, sensible, écartelée entre sa loyauté filiale envers son père et la sympathie croissante qu'elle éprouve pour le prisonnier. Elle finit par l'aider à s'évader — au péril de sa propre réputation — en lui faisant parvenir des cordes et des informations sur les gardes. Ce geste, qui trahit son père et sa position sociale, mesure l'intensité de ses sentiments.
La tragédie de Clélia ne vient pas de l'extérieur — pas d'un tyran, pas d'une guerre, pas d'une fatalité sociale brute. Elle est auto-infligée, ce qui la rend d'autant plus poignante. Lorsque son père tombe gravement malade, Clélia, dans un élan de dévotion et de culpabilité, fait le vœu à la Madone de ne plus jamais revoir Fabrice si le général guérit. Or Conti guérit. Clélia est alors mariée au marquis Crescenzi — un mariage arrangé, conforme aux attentes de son milieu — et se trouve liée à la fois par les conventions sociales et par son serment religieux.
Ce vœu est le cœur du tragique stendhalien dans le roman. Clélia choisit d'honorer sa promesse divine tout en continuant à aimer Fabrice : elle accepte de le retrouver, mais uniquement dans l'obscurité totale. Leurs rendez-vous nocturnes, dans une pièce plongée dans le noir, sont à la fois une transgression et une capitulation — une façon de tromper la lettre du vœu sans en trahir l'esprit, ou l'inverse. Stendhal ne tranche pas, et c'est là toute son intelligence : il laisse le lecteur mesurer l'étrangeté et la grandeur simultanées de ce compromis.
De leur liaison naît un fils, Sandrino, que Clélia élève officiellement comme l'enfant de son mari. Fabrice, devenu entre-temps archevêque de Parme — paradoxe supplémentaire d'une existence tiraillée entre la vocation mondaine et la vocation spirituelle —, obtient de Clélia qu'elle lui confie l'enfant, voulant le voir et l'élever lui-même. Clélia cède, mais Sandrino meurt peu après avoir été séparé de sa mère. Clélia ne survit pas longtemps à cette perte : elle s'éteint quelques mois plus tard, consumée par le chagrin et, sans doute, par le sentiment d'avoir été punie pour avoir transgressé son vœu en laissant partir l'enfant.
La mort de Sandrino fonctionne dans le roman comme un châtiment que le texte ne revendique pas explicitement — Stendhal est trop lucide pour moraliser —, mais que la structure narrative rend inévitable. L'amour de Clélia et Fabrice, né dans la contrainte, s'est développé dans la clandestinité et s'achève dans le deuil.
Clélia incarne ce que Stendhal nomme dans De l'Amour l'amour-passion : celui qui envahit toute la conscience, réorganise les valeurs morales et finit par se retourner contre celui qui l'éprouve. Elle n'est ni une ingénue ni une victime passive. Ses choix — aider l'évasion, formuler le vœu, accepter le mariage Crescenzi, se donner à Fabrice dans le noir — sont tous pleinement assumés, et c'est précisément ce qui les rend tragiques. Elle n'est pas détruite par la société ou par un antagoniste : elle est détruite par la cohérence inflexible de ses propres engagements contradictoires.
En regard de la comtesse Sanseverina — tante et protectrice de Fabrice, femme d'action, de stratégie et de passion dévorante —, Clélia représente une tout autre forme d'amour : plus intérieur, plus secret, plus douloureux. Là où Sanseverina agit sur le monde pour protéger Fabrice, Clélia se retire du monde pour honorer une promesse faite à Dieu. Ce contraste structure la seconde moitié du roman et lui confère sa profondeur.