Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal porte en sous-titre Chronique du XIXe siècle
— formule qui dit l'essentiel : Julien Sorel n'est pas seulement un personnage, il est le révélateur d'une société. Fils d'un charpentier de Verrières, beau, intelligent, dévoré d'ambition, il traverse la Restauration comme un corps étranger dans un monde qui a décidé de fermer ses portes aux talents nés trop bas.
Stendhal présente d'emblée Julien sous le signe du contraste physique et social. Son teint pâle, ses traits fins, sa fragilité apparente tranchent avec le milieu ouvrier où il est né. Ce corps qui ne ressemble pas à son origine est déjà un programme : Julien est un déclassé vers le haut, un homme qui se sent appartenir à une autre classe sans y avoir été admis. Dès les premières pages, son père le méprise pour préférer les livres aux scies. L'inadaptation est constitutive, non accidentelle.
La caractéristique intérieure la plus saillante de Julien est l'hypocrisie — mais une hypocrisie lucide, presque philosophique. Il admire Napoléon en secret et récite du latin en public, faisant de la dévotion religieuse l'instrument d'une ascension sociale que l'époque rend impossible par les armes. Stendhal le dit sans détour : L'hypocrisie de Julien commençait à portée de son père
(I, 4). La phrase est brève, implacable. L'hypocrisie n'est pas un vice moral, c'est une réponse rationnelle à une société qui punit la vérité des inférieurs. Julien comprend très tôt que la sincérité est un luxe de classe.
Pourtant, Julien échoue précisément là où son calcul devrait réussir : il ne parvient pas à rester froid. Ses deux grandes passions — pour Mme de Rênal, l'épouse de son premier employeur, puis pour Mathilde de La Mole, fille de l'aristocrate qui l'a pris comme secrétaire — le trahissent chaque fois que l'amour l'emporte sur la stratégie. La scène du jardin chez les Rênal (I, 9), où il se force à saisir la main de la jeune femme par devoir
avant d'être submergé par une émotion qu'il n'avait pas prévue, concentre toute la tension du personnage : le héros calculateur cède à la sincérité qu'il s'interdit. C'est cette fissure répétée qui le rend humain et qui le condamne.
Le parcours de Julien est celui d'une ascension paradoxalement suicidaire. Il gravit les échelons — séminaire, hôtel de La Mole, promesse d'un brevet d'officier — mais le coup de pistolet tiré sur Mme de Rênal au moment où il allait réussir fracasse toute la construction. Ce geste, analysé par Stendhal comme un accès de jalousie et de rage, est aussi une libération : en prison, Julien renonce enfin au personnage qu'il jouait. Sa haute âme était au niveau de sa destinée
, écrit Stendhal (II, 44) — c'est dans la défaite acceptée que Julien devient enfin lui-même. La mort n'est pas un échec ; c'est la seule scène où il cesse de mentir.
Les relations de Julien avec les autres personnages fonctionnent comme autant de miroirs sociaux. M. de Rênal incarne la médiocrité provinciale satisfaite d'elle-même ; l'abbé Pirard révèle les rouages hypocrites de l'Église ; Mathilde, avec son romantisme aristocratique, projette sur Julien un héros qu'elle invente — et qu'il n'est pas tout à fait. Seule Mme de Rênal l'aime sans projection, ce qui explique que ce soit elle, et non Mathilde, qu'il choisit dans ses derniers jours. Julien Sorel est ainsi le personnage par lequel Stendhal met en procès la Restauration tout entière : une société où le mérite sans naissance n'a qu'une issue, l'imposture ou la mort.