Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal construit un roman où chaque personnage existe d'abord dans l'œil de l'autre. Julien Sorel, fils de charpentier propulsé dans la haute société de la Restauration, ne cesse d'être observé, jaugé, catalogué — et de s'observer lui-même à travers ce regard extérieur. Le thème du jugement d'autrui n'est pas un ornement réaliste : il est le principe dynamique de l'œuvre, celui qui alimente l'ambition autant qu'il précipite la ruine.
Dès l'incipit, Verrières est présentée comme un espace de surveillance mutuelle : le narrateur décrit une ville où chacun surveille la fortune de son voisin et où M. de Rênal, le maire, tire sa fierté du nombre de ses domestiques. Julien entre dans ce théâtre social en serviteur, mais avec la conscience aiguë d'être regardé. Cette conscience le paralyse autant qu'elle le stimule : monter à cheval, saisir la main de Mme de Rênal — chaque geste est d'abord calculé pour l'effet qu'il produira sur un public imaginaire ou réel.
Stendhal résume cette mécanique dans l'une des formules les plus célèbres du roman. Au livre I, chapitre 13, le narrateur note que l'hypocrisie la plus habile
consiste, pour Julien, à dissimuler ses sentiments derrière une façade stoïque. La citation révèle que le masque n'est pas une ruse ponctuelle mais une posture permanente, dictée par la crainte du jugement social.
La scène du dîner chez M. de Rênal (livre I, chapitre 9) est à cet égard décisive. Julien y perçoit les regards ironiques des convives, convaincu qu'on se moque de son origine roturière. Ce sentiment — fondé ou non — suffit à transformer le repas en champ de bataille intérieur. Le jugement d'autrui ne doit pas nécessairement être réel pour agir : Julien le projette, l'anticipe, s'y soumet avant même qu'il soit formulé. Stendhal montre ainsi que la prison sociale est d'abord mentale.
À Paris, au sein de l'hôtel de La Mole, le mécanisme s'intensifie. Mathilde, fille du marquis, incarne elle-même une variante aristocratique de ce rapport au regard : elle s'observe aimer Julien, cherchant dans sa propre passion le frisson d'une héroïne de roman. Au livre II, chapitre 12, le narrateur souligne qu'elle juge ses sentiments à l'aune du regard qu'en porteraient les grands hommes de l'histoire. L'amour devient ici performance — preuve que le jugement d'autrui contamine jusqu'aux émotions les plus intimes.
C'est paradoxalement en prison, condamné à mort, que Julien s'affranchit de cette tyrannie. Dépouillé de toute ambition sociale, il cesse de se regarder vivre et consent à simplement ressentir. Les scènes finales du livre II, chapitres 44 et 45, montrent un Julien apaisé qui refuse le recours en grâce que Mathilde organise pour lui : mourir sans plaider, sans jouer de rôle, c'est la seule manière de s'appartenir vraiment. Le regard d'autrui, qui avait tout construit, doit être aboli pour que naisse enfin une subjectivité authentique.
Stendhal fait ainsi du jugement social bien plus qu'une contrainte réaliste : il en fait le révélateur d'une aliénation profonde. Le Rouge et le Noir est le roman d'un homme qui a passé sa vie à se construire pour les autres, et qui ne devient lui-même qu'au moment où les autres n'ont plus prise sur lui.