Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal pose une équation vertigineuse : son héros Julien Sorel ne peut exister socialement qu'en se niant lui-même. Fils d'un charpentier de Verrières, nourri de Las Cases et du Mémorial de Sainte-Hélène, Julien rêve de gloire napoléonienne dans une France de la Restauration qui lui ferme toutes les portes. Le masque n'est pas chez lui une coquetterie : c'est une condition de survie, et Stendhal en fait le véritable moteur du roman.
Dès son entrée chez M. de Rênal, maire de Verrières, Julien comprend que la séduction sociale passe par la dissimulation de soi. Il apprend par cœur le Nouveau Testament en latin — non par foi, mais pour impressionner —, et Stendhal le montre conscient de chaque effet qu'il produit. Le narrateur souligne que Julien « regardait ses propres actions avec l'œil d'un autre » (I, 5) : formule capitale, qui installe d'emblée le dédoublement comme mode d'être. Julien n'est jamais simplement en train de vivre ; il s'observe vivre, calcule, joue. Cette lucidité le protège, mais elle l'exile aussi de lui-même.
Le roman ménage pourtant des failles dans l'armure. L'amour pour Mme de Rênal — épouse du maire, dont Julien devient le précepteur — déborde le calcul initial. Julien avait d'abord décidé de lui prendre la main par « devoir », comme un acte militaire à accomplir (I, 9) : le terme est révélateur d'une existence vécue sur le mode de l'ordre à exécuter. Mais la tendresse réelle qui naît entre eux échappe au scénario prévu. Stendhal montre ainsi que le masque n'est jamais étanche : la sincérité refoulée remonte, et c'est précisément cette sincérité qui rend Julien dangereux — pour lui-même avant tout.
La seconde partie, à Paris chez le marquis de La Mole, radicalise le thème. Julien doit se réinventer en secrétaire distingué, puis en amant de Mathilde de La Mole, fille du marquis, figure romantique et orgueilleuse qui aime en Julien un reflet de ses héros de romans. Le jeu de miroirs s'intensifie : Mathilde projette sur Julien un double fictif, et Julien projette sur lui-même un double napoléonien. Stendhal, par l'ironie du narrateur, suggère que ces deux illusions se nourrissent mutuellement sans jamais se rejoindre. La scène où Julien endosse le titre fictif de « M. de La Vernaye » (II, 34) cristallise l'imposture : l'identité est désormais un costume que la société haute consent à prêter, à condition qu'on l'entretienne.
Le dénouement est le seul moment où le masque tombe sans retour. Lorsque Julien tire sur Mme de Rênal à l'église de Verrières (II, 35) — après qu'une lettre dictée par son confesseur a ruiné ses fiançailles avec Mathilde —, l'acte est à la fois irraisonné et souverainement libre. Il renonce à plaider, refuse la grâce, choisit la mort. En prison, il retrouve Mme de Rênal et reconnaît enfin : il n'a jamais aimé que cette femme-là. Le masque du parvenu se dissout, et ce qui reste est un homme nu face à lui-même. Stendhal retourne ainsi le thème du double : toute l'ascension sociale n'était qu'un détour pour que Julien découvre, trop tard, son identité véritable.
Le double masque traverse donc Le Rouge et le Noir comme une ligne de faille : il relie la critique sociale — la Restauration contraint les individus doués à se travestir — à la psychologie la plus intime, celle d'un homme qui ne se connaît qu'au moment de mourir. C'est la grandeur du réalisme stendhalien : le social et l'individuel y sont inséparables, et le masque est à la fois l'outil de la lutte des classes et la forme même d'une conscience en quête d'elle-même.