Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal construit autour de la prison un réseau de sens qui dépasse de loin l'épisode judiciaire final. L'enfermement — physique, social, psychologique — est la condition permanente de Julien Sorel, fils de charpentier qui rêve de gloire dans une France post-napoléonienne fermée aux ambitieux sans naissance. La thèse du roman s'articule autour d'un paradoxe : c'est seulement derrière les barreaux que Julien accède à une forme d'authenticité.
Bien avant que Julien ne soit incarcéré à Besançon, le roman multiplie les espaces contraignants. La maison Rênal, où Julien entre comme précepteur, fonctionne comme une première cellule dorée : il y joue un rôle, surveille ses gestes, réprime ses élans. Le séminaire de Besançon, décrit au livre I, est plus explicitement carcéral encore — Stendhal y peint une institution où la médiocrité est érigée en règle, où l'intelligence est suspecte, et où l'abbé Pirard exerce une surveillance permanente sur les séminaristes. L'hôtel de La Mole, à Paris, enferme Julien dans une autre prison : celle des convenances aristocratiques, où chaque parole est pesée et où son origine roturière le condamne à n'être qu'un domestique intellectuel. Ces espaces successifs dessinent une cartographie de l'étouffement social.
Le geste qui conduit Julien en prison — tirer sur Mme de Rênal dans l'église de Verrières (II, 35) — est moins un crime prémédité qu'une explosion contre toutes les contraintes accumulées. Stendhal présente la scène dans une économie de mots saisissante : Julien agit dans un état second, comme libéré de la raison calculatrice qui gouvernait toute son existence. Ce geste irrationnel brise la logique de l'hypocrisie sociale qu'il s'était imposée depuis le début du roman. C'est en transgressant que Julien cesse, pour la première fois, de se surveiller.
La prison de Besançon, dans les derniers chapitres, fonctionne à rebours des attentes : loin d'être le lieu du désespoir, elle devient celui de la lucidité et de la paix intérieure. Il était heureux ; il trouvait enfin la tranquillité
(II, 44), note Stendhal, dans une formule qui résume toute l'ironie du roman. Julien renonce à ses calculs d'avancement, retrouve son amour sincère pour Mme de Rênal — qui vient le rejoindre dans sa cellule — et affronte la mort sans le masque social qu'il portait à l'extérieur. La prison supprime les hiérarchies : le noble et le roturier y sont égaux devant la guillotine.
Lire l'enfermement comme simple décor manquerait l'essentiel. Stendhal s'en sert pour mettre en accusation la Restauration elle-même : une société qui emprisonne symboliquement ses membres les plus doués lorsqu'ils sont mal nés, avant de les emprisonner littéralement quand ils osent transgresser l'ordre établi. Julien, condamné autant pour son origine que pour son crime, le dit explicitement lors de son réquisitoire au jury (II, 41) : il est jugé parce qu'il a eu l'audace de vouloir s'élever. Le Rouge et le Noir fait ainsi de la prison le symbole ultime d'une société figée, où l'ambition sans titre de noblesse est un délit en soi.