Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal construit autour de son héros Julien Sorel deux figures féminines radicalement opposées. Madame de Rênal représente la tendresse naturelle et l'abandon sincère ; Mathilde de La Mole, fille du marquis chez qui Julien entre au service comme secrétaire, incarne tout le contraire : le calcul, l'orgueil, et un amour qui ne s'éprouve jamais sans être d'abord mis en scène.
Stendhal présente Mathilde dès sa première apparition comme une beauté froide, dont les grands yeux bleus frappent moins par leur éclat que par l'intelligence hautaine qui les anime. Elle est jeune — dix-neuf ans —, admirée dans les salons parisiens, et profondément ennuyée. Cet ennui n'est pas anecdotique : il est la clé de son personnage. Fille d'une aristocratie qui a perdu le pouvoir sans perdre les prétentions, Mathilde ne trouve autour d'elle que des jeunes gens ternes et prévisibles. Son regard se pose sur Julien précisément parce qu'il lui résiste, parce qu'il échappe aux codes d'une société qu'elle méprise elle-même.
Ce qui distingue Mathilde de toute autre héroïne stendhalienne, c'est que son amour est fondamentalement réflexif : elle ne s'attache pas à Julien pour ce qu'il est, mais pour l'image qu'il lui renvoie d'elle-même. Stendhal formule ce paradoxe avec une précision clinique au livre II, chapitre 12 : Elle s'aimait elle-même en aimant Julien.
Cette phrase courte est dévastatrice. Elle révèle que la passion de Mathilde est avant tout narcissique — une façon de se prouver qu'elle est capable d'un sentiment exceptionnel, à la hauteur de ses ancêtres.
Car Mathilde se construit en référence constante à l'histoire. Elle voue un véritable culte à Boniface de La Mole, son ancêtre décapité en 1574, dont l'amante aurait recueilli la tête. Cette fascination morbide pour un amour héroïque et fatal colore toute sa relation avec Julien : elle cherche moins un homme qu'un destin. Il me faut un homme qui ne soit pas un homme ordinaire
, dit-elle intérieurement, et Julien, plébéien ambitieux dans un salon aristocratique, remplit provisoirement ce rôle.
La relation entre Mathilde et Julien est l'une des plus tortueuses de la littérature française du XIXe siècle. Elle fonctionne sur un principe d'équilibre instable : celui qui aime cède du terrain, celui qui se retire regagne du pouvoir. Stendhal analyse cette mécanique avec une ironie froide — c'est Julien qui doit feindre l'indifférence pour raviver l'amour de Mathilde, et Mathilde qui retrouve la passion dès qu'elle croit le perdre. Leur histoire est moins un échange qu'un rapport de forces déguisé en sentiment.
C'est paradoxalement dans les derniers chapitres, après le coup de pistolet tiré sur Madame de Rênal et l'emprisonnement de Julien, que Mathilde devient enfin émouvante. Elle se démène pour sauver celui qu'elle aime, sollicite des protections, s'humilie — elle qui n'a jamais plié. Lorsqu'elle rachète la tête de Julien après son exécution, répétant le geste de son ancêtre, Stendhal referme une boucle : Mathilde a finalement obtenu le destin romanesque qu'elle cherchait. Mais la grandeur tragique revient à Madame de Rênal, morte de chagrin trois jours après Julien. Le roman réserve sa dernière tendresse à celle qui n'a jamais voulu jouer un rôle.
Mathilde de La Mole est ainsi moins une rivale qu'un miroir critique : elle révèle, par contraste, ce que l'amour cesse d'être dès qu'il devient performance. Dans la logique stendhalienne, l'authentique est toujours du côté de l'oubli de soi — et Mathilde, jusqu'au bout, ne s'oublie jamais vraiment.