Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal place la lutte des classes au cœur de la trajectoire de Julien Sorel. Ce fils de charpentier vérollois, doué d'une intelligence rare et d'une mémoire prodigieuse, incarne la contradiction fondamentale de la France post-napoléonienne : une société qui a proclamé le mérite tout en restaurant les hiérarchies de naissance. Le roman ne se contente pas de décrire cette tension — il en fait le ressort dramatique qui conduit Julien à sa perte.
Dès l'incipit, la ville de Verrières est présentée comme un espace où la richesse et l'apparence sociale dictent chaque rapport humain. M. de Rênal, le maire, est moins un homme qu'une fonction : son autorité repose non sur la valeur personnelle mais sur la possession. Face à lui, le père Sorel est incapable de concevoir son fils autrement que comme une force de travail. Julien, lui, lit Rousseau et admire Napoléon — deux figures de l'émancipation individuelle que la Restauration s'emploie précisément à effacer. Ce contraste initial pose le cadre : la mobilité sociale est possible dans les livres, pas dans la réalité de Verrières.
Lorsque Julien entre au séminaire de Besançon, Stendhal révèle le mécanisme central de l'ascension sous la Restauration : il ne suffit pas d'être capable, il faut feindre la médiocrité pour ne pas menacer ceux qui sont déjà en place. L'abbé Pirard observe que Julien se distingue trop et s'attire ainsi la jalousie de ses condisciples. Le talent est une faute de goût sociale. Stendhal écrit que l'hypocrisie était le seul moyen d'avancement dans ce séminaire
(I, 26) — formule qui vaut bien au-delà des murs du séminaire et résume la leçon que la société impose à tout ambitieux de basse extraction.
L'entrée au service du marquis de La Mole marque l'acmé apparente de l'ascension de Julien. Il est introduit dans les salons parisiens, copie des documents secrets, devient le confident de Mathilde. Pourtant, plus il s'approche du sommet, plus la frontière de classe se révèle infranchissable. Mathilde elle-même, qui l'aime précisément parce qu'il lui paraît exceptionnel, ne peut concevoir leur union qu'en lui fabriquant une généalogie noble fictive. Stendhal note que les gens du monde trouvent naturel d'admirer Julien à condition qu'il fût venu au monde avec une fortune
(II, 8) : le mérite est toléré, jamais reconnu pour lui-même.
Le coup de pistolet contre Mme de Rênal dans l'église de Verrières n'est pas seulement un geste passionnel : c'est le moment où Julien cesse de jouer le jeu de la comédie sociale. Son procès est éloquent — il le dit lui-même sans détour. Stendhal fait prononcer à Julien un discours où celui-ci identifie la vérité de sa condamnation : les jurés ne lui reprochent pas un crime, ils punissent en lui l'audace d'un pauvre qui a osé s'élever. Je vois des hommes qui veulent punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, ont eu le bonheur de se procurer une bonne éducation
(II, 41). Cette lucidité finale est le véritable dénouement du roman : la société a gagné, non par la justice, mais par la violence de classe.
La lutte des classes irrigue tous les autres thèmes du roman. L'amour lui-même — avec Mme de Rênal comme avec Mathilde — est indissociable du désir de conquête sociale : Julien avoue qu'il a d'abord séduit par calcul avant de s'abandonner au sentiment. L'ambition, le mensonge, l'hypocrisie religieuse sont autant de réponses que le roman décrit comme nécessaires dans une société qui refuse à Julien le droit d'exister simplement par ce qu'il est. En ce sens, Le Rouge et le Noir est moins le roman d'un échec individuel que le diagnostic d'un ordre social qui détruit ce qu'il prétend valoriser.