Dans La Princesse de Clèves (1678) de Madame de Lafayette, la cour d'Henri II est peuplée de femmes d'exception. Parmi elles, la reine dauphine Marie Stuart — future reine d'Écosse — se distingue dès les premières pages comme l'une des présences les plus lumineuses et les plus influentes de ce monde de représentation. Elle n'est pourtant pas la protagoniste du roman, et c'est précisément cet écart entre son éclat et sa fonction narrative qui en fait un personnage révélateur.
Dès son introduction, la reine dauphine est associée à la perfection mondaine. Lafayette la présente comme une femme dont la beauté, l'esprit et l'agrément font d'elle une figure centrale de la vie de cour. Autour d'elle se constitue naturellement un cercle choisi, un salon où s'échangent galanterie, conversations et confidences. Ce portrait initial n'est pas innocent : en inscrivant Marie Stuart dans la logique du paraître, le roman la constitue en représentante d'un monde où la valeur d'un être se mesure à sa capacité à briller. Elle est, en ce sens, l'envers de Mme de Clèves — l'héroïne qui, elle, aspire à une vérité intérieure que la cour ne peut accueillir.
La relation entre la reine dauphine et Mme de Clèves est au cœur du rôle dramatique du personnage. Marie Stuart témoigne à l'héroïne d'une amitié sincère et d'une affection particulière. C'est elle qui rapporte à Mme de Clèves la lettre égarée — lettre que l'on croit d'abord adressée à M. de Nemours — déclenchant ainsi une crise de jalousie révélatrice. Ce faisant, la reine dauphine n'agit pas par malveillance, mais par cette imprudence propre aux êtres de cour : elle transmet, elle raconte, elle fait circuler. L'information y est monnaie sociale, et Marie Stuart, souveraine de ce commerce, ne mesure pas toujours les ravages qu'elle peut provoquer.
C'est encore dans le cercle de la reine dauphine que l'aveu de Mme de Clèves à son mari — scène centrale du roman — est surpris et commence à se répandre. La confidence la plus intime de l'héroïne devient, par les relais de la cour, un récit qui circule jusqu'à Nemours. Ce glissement du privé au public, dont Marie Stuart est le vecteur inconscient, dit l'essentiel de ce que le roman dénonce : la cour ne laisse aucun espace à l'intériorité.
La reine dauphine n'évolue pas au fil du roman au sens psychologique du terme. Elle reste égale à elle-même : vive, bienveillante, curieuse, entièrement immergée dans les codes de la sociabilité galante. Cette stabilité même est signifiante. Là où Mme de Clèves traverse une expérience intérieure bouleversante — la découverte de la passion, le conflit entre vertu et désir — Marie Stuart ne connaît pas de telle profondeur. Elle est le monde tel qu'il est, sans distance critique sur lui-même.
En ce sens, elle fonctionne comme un miroir inversé de l'héroïne. Son amitié est réelle, mais elle appartient à un registre que Mme de Clèves finit par rejeter : celui de la cour, du jeu social, de la parole qui circule sans s'arrêter. La reine dauphine incarne la séduction de ce monde — et, précisément parce qu'elle en est une figure aimable et non menaçante, elle en révèle d'autant mieux l'incompatibilité avec une exigence de vérité absolue.