Dès les premières pages de La Princesse de Clèves, Madame de Lafayette pose une thèse implicite sur la cour d'Henri II : ce lieu de faste et d'éclat est avant tout un espace de dissimulation organisée. La splendeur des apparences y est le masque obligatoire des désirs véritables, et la séduction ne s'y exerce jamais à découvert. Ce motif central structure l'ensemble du roman et éclaire la trajectoire tragique de Mlle de Chartres devenue princesse de Clèves.
Le roman s'ouvre sur une description de la cour qui ressemble moins à un tableau historique qu'à un avertissement moral. L'autrice dresse le portrait d'une société où la magnificence et la galanterie
règnent, mais où cette brillance même dissimule des ambitions et des intrigues sans fin. Chaque personnage y joue un rôle : les favorites gardent leur place par le calcul autant que par le charme, les favoris masquent leurs rivalités sous des politesses. La mère de la jeune héroïne, Mme de Chartres, comprend d'emblée cette logique : elle éduque sa fille non seulement à la vertu, mais à la méfiance, lui expliquant que la cour est un lieu où les apparences trompent systématiquement. Cet avertissement maternel fonctionne comme une clé de lecture que le roman va ensuite s'employer à valider.
La relation entre Mme de Clèves et le duc de Nemours — personnage présenté comme le plus séduisant et le plus habile de la cour — illustre parfaitement cette mécanique. Leur première rencontre, lors d'un bal, est une scène de séduction mutuelle entièrement construite sur le regard et le non-dit : aucune déclaration, mais une reconnaissance réciproque immédiate, observée et commentée par toute la cour. Le regard des autres est ici constitutif du désir lui-même : se voir désiré en public, c'est exister à la cour. Nemours, dont l'art de plaire est décrit comme une seconde nature, sait précisément manier cette économie du visible et du caché. Il laisse entrevoir sa passion sans jamais l'avouer franchement, transformant chaque échange en énigme à déchiffrer.
Mme de Clèves retourne ce motif contre elle-même. Consciente du danger que représente son inclination pour Nemours, elle s'applique à dissimuler sa passion — d'abord aux autres, puis à elle-même. Cette dissimulation intérieure est l'un des apports les plus originaux du roman : la cour ne menace pas seulement de l'extérieur, elle colonise la vie psychique du personnage. L'épisode de l'aveu au prince de Clèves — moment où l'héroïne confesse à son mari qu'elle éprouve de l'amour pour un autre — est à cet égard paradoxal : dans un espace où tout se dissimule, cet aveu de vérité apparaît comme une transgression radicale, presque incompréhensible pour l'entourage. Il révèle, en négatif, la norme absolue de la cour : le silence sur les désirs véritables.