Dans La Princesse de Clèves (1678) de Madame de Lafayette, la retraite hors du monde n'est pas un épilogue anecdotique : elle constitue l'aboutissement logique de toute la trajectoire de l'héroïne. Dès les premières pages, la cour de Henri II est décrite comme un espace d'apparences et de rivalités où chaque regard dissimule un calcul. C'est précisément parce que le monde est un théâtre du désir et de l'ambition que la princesse devra, au terme de l'œuvre, s'en extraire entièrement.
Le renoncement de la princesse ne surgit pas ex nihilo à la dernière page : il se prépare tout au long du roman par une série de retraites partielles. Lorsque Mme de Clèves sent sa passion pour le duc de Nemours devenir incontrôlable, elle demande à son mari de la laisser quitter la cour pour se retirer à Coulommiers. Cet éloignement volontaire révèle déjà une stratégie de résistance : fuir le monde, c'est fuir l'occasion du péché. La campagne devient ainsi un espace moral autant que géographique, où la princesse espère recouvrer sa maîtrise d'elle-même.
Cette logique du retrait ponctuel préfigure la décision finale et lui confère une cohérence. Le dernier choix de la princesse n'est pas une rupture impulsive mais l'accomplissement d'une tendance profonde.
Deux épisodes sont décisifs pour comprendre pourquoi la retraite s'impose à l'héroïne comme une nécessité. D'abord, l'aveu qu'elle fait à son mari de son inclination pour un autre homme — scène unique dans la littérature classique — installe entre eux une douleur irréparable. M. de Clèves, rongé par la jalousie et la méfiance malgré sa vertu, décline et meurt en attribuant sa mort au tourment que lui a causé sa femme. La princesse se juge responsable de cette mort, et ce sentiment de culpabilité interdit toute réconciliation avec le bonheur mondain.
Ensuite, lorsque Nemours, désormais libre de déclarer son amour, sollicite la princesse, elle lui oppose un refus célèbre et longuement argumenté. Elle reconnaît aimer Nemours — c'est la seule fois dans le roman qu'elle l'admet clairement — mais elle affirme que cette passion même, si elle y cédait, se retournerait contre elle. Elle redoute le refroidissement des sentiments de l'amant et la perte de sa propre estime. Je suis persuadée que les obstacles ont fait votre constance
, lui dit-elle en substance, signifiant que l'amour nourri d'obstacles ne survivrait pas à leur disparition.
Ce refus ne relève pas du simple rigorisme moral hérité de l'éducation de Mme de Chartres — mère de la princesse, dont les leçons sur la méfiance à l'égard de la passion ont façonné toute la conscience de la jeune femme. Il procède d'une lucidité acquise au prix de la souffrance. La princesse choisit la retraite parce qu'elle a mesuré, de l'intérieur, la puissance dévastatrice du désir : il a tué son mari, l'a trahie vis-à-vis d'elle-même, et ne peut offrir que des plaisirs temporaires au prix d'une perte durable de soi.
Lafayette fait ainsi du renoncement non pas une résignation mais une forme de liberté paradoxale. En se retirant dans une maison religieuse où elle mène une vie de dévotion et de soins aux autres, la princesse choisit un espace soustrait aux lois du désir et de la représentation sociale. Elle devient maîtresse d'elle-même au moment précis où elle renonce à tout le reste. Ce dénouement, ressenti par certains lecteurs comme cruel ou froid, est en réalité la seule issue que la logique interne du roman autorisait : un monde fondé sur les apparences ne peut offrir à la vérité intérieure d'autre demeure que le silence.