Dans La Princesse de Clèves (1678) de Madame de Lafayette, le duc de Nemours n'est pas simplement un séducteur de cour parmi d'autres. Il est le personnage à travers lequel Lafayette pose une question centrale : un amour authentique peut-il coexister avec la vertu, ou la passion la plus sincère est-elle condamnée à dévorer ce qu'elle chérit ?
Dès son entrée dans le roman, Nemours est présenté comme un être d'exception. Lafayette décrit en lui un chef-d'œuvre de la nature
— formule qui place d'emblée le personnage hors du commun et signale au lecteur qu'il est fait pour fasciner. Sa beauté, son esprit, sa grâce à la danse et au tournoi : tout en lui est supériorité tranquille. Cette perfection n'est pas fortuite narrativement. En faisant de Nemours l'homme le plus accompli de la cour, Lafayette rend la résistance de la princesse de Clèves d'autant plus remarquable — et son choix final, d'autant plus douloureux.
Ce qui distingue Nemours de ses rivaux — et de sa propre réputation de conquérant — est la transformation intérieure que provoque en lui la rencontre avec Mme de Clèves. Réputé pour ses liaisons brillantes mais superficielles, notamment ses relations avec des reines et des princesses étrangères évoquées en début de roman, il découvre avec elle un sentiment qu'il n'a jamais éprouvé. Lafayette le montre sincèrement amoureux, capable d'un attachement exclusif et durable. Pourtant, cette sincérité ne l'affranchit pas de ses habitudes : il espionne, il se cache, il vole un portrait. Ses actes trahissent une conception de l'amour encore liée à la possession et à la ruse galante. La sincérité du sentiment ne suffit pas à transformer la nature du comportement.
La scène de la pavillon de Coulommiers est révélatrice de cette contradiction. Nemours observe Mme de Clèves à son insu, se repaissant d'un spectacle qu'elle ne lui accorde pas librement. Ce regard volé concentre toute l'ambiguïté du personnage : il aime, mais cet amour est inséparable d'une forme d'emprise. De même, lorsqu'il laisse circuler involontairement l'aveu que la princesse a fait à son mari — l'aveu extraordinaire par lequel elle confesse à M. de Clèves l'amour qu'elle ressent pour un autre homme sans le nommer —, il déclenche une chaîne de souffrances qu'il n'a pas voulues mais qu'il n'a pas su prévenir. Nemours est un homme de bonne foi aux conséquences désastreuses.
Après la mort de M. de Clèves, Nemours demande sa main à Mme de Clèves. Sa déclaration est sincère, ardente — et insuffisante. La princesse lui oppose une réponse qui est aussi un diagnostic : elle ne doute pas de son amour, mais elle doute de sa durée. Elle prédit que la passion s'épuisera, que les devoirs de la cour et les habitudes de la galanterie reprendront leurs droits. Ce refus n'est pas une condamnation morale de Nemours ; c'est une lucidité sur la nature même du désir. Lafayette ne présente pas Nemours comme un vil séducteur, mais comme un homme sincère pris dans les limites de sa condition d'homme de cour. Son échec final révèle moins une faute personnelle qu'une incompatibilité structurelle entre la passion et la paix intérieure que recherche la princesse.