Dans La Princesse de Clèves (1678), Madame de Lafayette ancre son roman dans un cadre historique précis : la Cour de France sous le règne d'Henri II, au milieu du XVIe siècle. Le roi n'est pas le protagoniste du récit, mais sa présence organise l'espace social et moral dans lequel évoluent tous les autres personnages. Loin d'être une simple toile de fond, Henri II fonctionne comme un révélateur : en observant son comportement, le lecteur mesure l'étendue des contradictions que la vie de Cour impose à chacun.
Dès les premières pages du roman, Madame de Lafayette brosse un portrait élogieux de la Cour d'Henri II, qu'elle décrit comme un lieu peuplé de personnes exceptionnelles par leur beauté, leur valeur et leur esprit. Le roi lui-même participe de cet éclat collectif : il est présenté comme un souverain aimant les tournois, les fêtes et les exercices physiques, entouré d'une noblesse brillante. Ce portrait inaugural n'est cependant pas neutre. En montrant un monde aussi séduisant que dangereux, la narratrice prépare le lecteur à comprendre que la magnificence de la Cour est inséparable de ses périls — l'ambition, la jalousie, l'intrigue.
Ce qui rend Henri II particulièrement significatif dans la construction du roman, c'est que sa position de souverain ne le met nullement à l'abri des passions. Sa liaison durable avec la duchesse de Valentinois — Diane de Poitiers — est connue de toute la Cour et constitue l'un des exemples les plus visibles de la façon dont le désir s'impose même aux plus puissants. Henri II n'est pas un roi maître de lui-même : il est un homme amoureux qui gouverne. Cette image est fondamentale dans l'économie morale du roman, car elle invalide toute idée d'une maîtrise de soi liée au rang ou à l'autorité. Si le roi lui-même ne peut résister à la passion, comment la princesse pourrait-elle espérer trouver dans le monde un modèle de vertu ?
Henri II intervient directement dans plusieurs événements qui orientent le destin des personnages principaux. C'est lui qui préside aux mariages, aux alliances, aux missions diplomatiques — autant de décisions qui déplacent les individus et les exposent aux rencontres. Le tournoi final, au cours duquel le roi est mortellement blessé lors d'un combat contre le comte de Montgomery, marque un tournant dramatique. Cet accident — la lance qui brise la visière du casque royal — n'est pas seulement un fait historique intégré au roman : il signale la fragilité du monde que le roi incarnait. Sa mort précipite la fin de cet âge d'or de la Cour, et avec lui disparaît le cadre même qui rendait possibles les ambitions et les espoirs des personnages.
Henri II doit être lu, au-delà de sa dimension historique, comme une figure symbolique. Il personnifie un ordre social fondé sur l'apparence, le jeu des regards et la circulation du désir — un ordre dans lequel la vertu authentique, celle que cherche la princesse de Clèves, ne peut trouver sa place. En montrant un roi à la fois admiré et prisonnier de ses passions, Madame de Lafayette pose une question qui traverse tout le roman : existe-t-il un espace, hors de la Cour, où l'individu peut vivre en accord avec ses valeurs profondes ? La mort d'Henri II ne répond pas à cette question, mais elle en déplace les termes — et c'est précisément ce déplacement qui ouvre la voie au choix final de la princesse.