La pièce se déploie en trois actes selon une progression rigoureuse : exposition et mise en place du double déguisement (acte I), montée du trouble amoureux et crise identitaire (acte II), résolution par l'aveu et la reconnaissance mutuelle (acte III). Cette structure classique est doublée d'une symétrie remarquable : deux couples évoluent en parallèle, celui des maîtres (Silvia et Dorante) et celui des valets (Lisette et Arlequin), chacun croyant séduire un partenaire de rang supérieur. Monsieur Orgon, père de Silvia, et Mario, son frère, jouent le rôle de spectateurs complices : informés du double stratagème dès la scène 4 de l'acte I, ils observent le jeu depuis les coulisses de la fiction. Cette disposition crée une dramaturgie de l'ironie : le spectateur, comme Orgon, sait tout, tandis que les amants ignorent la vérité de leur situation. Le plaisir théâtral naît de cet écart, et l'intérêt se déplace de l'intrigue vers l'observation minutieuse des mouvements du cœur.
Le titre lui-même est programmatique : le hasard, invoqué comme moteur de l'action, est en réalité un jeu concerté. Silvia et Dorante croient l'un et l'autre avoir eu une idée originale — se déguiser en domestique — sans savoir que l'autre en a eu la même. Ce parallélisme, loin d'être fortuit, révèle l'affinité profonde des deux personnages avant même qu'ils ne se rencontrent. Le temps de l'action, resserré sur une seule journée conformément à la règle classique de l'unité, accentue la pression exercée sur les personnages : c'est en quelques heures que Silvia doit reconnaître, contre son rang, la force d'un sentiment qu'elle croit ressentir pour un valet. Orgon formule la loi du jeu avec une bienveillance amusée : Dans le fond, cela est plaisant ; laisse-la faire, nous verrons comment elle se tirera d'intrigue.
(I, 4). Cette réplique fait du père un metteur en scène interne, et transforme l'action en expérience quasi scientifique sur la nature du sentiment.
Le style de Marivaux, désigné dès le XVIIIe siècle par le terme péjoratif de marivaudage, est une écriture du détour, de la nuance et de l'aveu différé. Les personnages parlent moins pour communiquer que pour se surprendre eux-mêmes, découvrant leurs sentiments à mesure qu'ils cherchent leurs mots. Silvia, confrontée à l'attirance qu'elle éprouve pour celui qu'elle prend pour un valet, s'exclame : Ah ! je vois clair dans mon cœur.
(II, 12). La brièveté de la formule contraste avec la longueur du trajet intérieur qui y mène : cette clarté soudaine n'advient qu'après des scènes entières de dénégations et de résistances. Le langage marivaudien procède par retouches, par corrections, par contradictions assumées ; il mime le mouvement d'une conscience qui se cherche. La symbolique du masque, centrale, se prolonge dans une esthétique du miroir : chaque personnage voit dans l'autre une image qui le renvoie à sa propre vérité. Le déguisement, censé protéger, devient paradoxalement l'instrument d'un dévoilement.
Créée par les Comédiens-Italiens en 1730, la pièce s'inscrit dans une tradition héritée de la commedia dell'arte — Arlequin en est la figure la plus visible — tout en portant la marque de la sensibilité nouvelle du XVIIIe siècle. Marivaux, contemporain de Montesquieu et précurseur de la réflexion sur les rapports sociaux, met discrètement en question la hiérarchie des conditions. Dorante, éprouvant pour Silvia un amour qu'il croit socialement impossible, formule l'aveu déchirant : Je t'aime, je t'estime : ni fortune, ni rang, ni éducation, ni devoir, rien ne peut vaincre la tendresse que tu m'inspires.
(III, 8). Cette réplique, prononcée alors qu'il pense s'adresser à une servante, subvertit momentanément les codes de l'Ancien Régime : la valeur individuelle prime sur la naissance. Toutefois, Marivaux ne va pas jusqu'à la subversion : l'ordre social est finalement rétabli — Silvia épouse Dorante, Lisette épouse Arlequin — et chacun retrouve sa place. La pièce esquisse la critique sans la consommer, ce qui la situe précisément dans les Lumières naissantes : interrogation plus que rupture.
Le motif central du déguisement dépasse le simple ressort comique. Il fonctionne comme épreuve morale : Silvia veut vérifier si Dorante saura l'aimer indépendamment de son rang, et réciproquement. La pièce affirme ainsi que le sentiment authentique doit résister à l'apparence sociale. Lorsque Silvia, ayant compris l'identité réelle de Dorante mais choisissant de prolonger le jeu, exige de lui un aveu total, elle triomphe : Allons, Monsieur, levez-vous ; je vous aimerais si je le pouvais.
(III, 8, dans les répliques précédant l'aveu final). L'ironie de cette phrase, prononcée alors que Silvia sait déjà qu'elle est aimée d'un homme de son rang, révèle la double satisfaction du personnage : sentimentale et sociale. Le hasard du titre est ainsi une fiction rassurante : les couples formés respectent exactement les conditions sociales. Le jeu de Marivaux consiste à faire éprouver au spectateur le vertige d'un désordre possible, tout en garantissant, par la mécanique du dénouement, que l'ordre du monde ne sera pas ébranlé. C'est peut-être là le trait le plus caractéristique de son théâtre : une audace qui se rétracte, une modernité qui se contient.