Dans Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Marivaux construit une comédie du travestissement : Silvia, fille d'un gentilhomme, se déguise en servante pour observer son futur mari Dorante à son insu ; Dorante, de son côté, a eu la même idée et arrive déguisé en valet. Mario, le frère de Silvia, est le seul — avec le père Monsieur Orgon — à connaître d'emblée toute la vérité. Ce privilège de la connaissance fait de lui un personnage à part : ni dupe ni duper, il est le spectateur éclairé d'une pièce dans la pièce.
Dès le début de l'acte I, Mario entre dans la confidence de son père et accueille le stratagème avec une joie non dissimulée. Sa première réaction est significative : il voit dans la situation matière à divertissement autant qu'à leçon. Cette disposition au plaisir de l'observation n'est pas légèreté : elle signale une intelligence des rapports humains. Mario comprend que l'amour ne se décrète pas, qu'il faut le laisser se révéler — et que le travestissement, paradoxalement, est l'outil idéal pour atteindre cette vérité. Il partage avec Marivaux lui-même une certaine ironie bienveillante sur les conventions sociales.
Là où Monsieur Orgon observe avec indulgence, Mario intervient. Il aiguillonne Silvia, entretient sa confusion, et pousse même Dorante dans ses retranchements. À l'acte II, scène 4, il s'adresse à Dorante — qu'il sait être le vrai prétendant — en feignant de croire qu'il est un simple valet, et lui déclare avec une cruauté calculée que Silvia (en réalité la servante Lisette) lui plaît fort. La réplique de Mario n'est jamais gratuite : elle vise à mesurer la solidité du sentiment de Dorante, à vérifier si l'amour naissant résistera à l'humiliation sociale. Mario teste là où les autres subissent.
Ce rôle de meneur de jeu le rapproche de la figure du dramaturge interne, chère à Marivaux. En manipulant les scènes sans en être le héros, Mario incarne la conviction que l'amour vrai ne peut se déclarer qu'à travers l'épreuve et le détour.
Ce qui distingue Mario d'un simple farceur, c'est qu'il ne jouit pas du malheur de sa sœur. Quand Silvia, à l'acte III, souffre véritablement de son trouble — aimer un homme qu'elle croit de condition inférieure —, Mario ne se moque pas : il recule, laisse agir la situation. Sa malice est tempérée par une affection réelle. Il comprend que la comédie a ses limites et que forcer la conclusion gâterait la vérité du dénouement. En cela, il est moins bouffon que pédagogue.
Mario cristallise plusieurs enjeux fondamentaux de la pièce. Par sa position de témoin informé, il souligne l'arbitraire des hiérarchies sociales : ce qui distingue un maître d'un valet n'est que costume et convention. Par ses interventions, il rappelle que l'amour ne saurait être arrangé de l'extérieur — même par un père bienveillant —, mais doit être conquis de l'intérieur. Et par sa gaieté constante, il offre une caution optimiste à l'ensemble du propos : si le monde social est un théâtre de masques, ce théâtre peut déboucher sur une vérité, à condition d'en accepter le jeu.