La pièce se déroule à Paris, dans la maison bourgeoise de Monsieur Orgon, sur une seule journée, respectant ainsi les unités classiques. L'action est portée par un dispositif théâtral en abyme : quatre personnages jouent un rôle qui n'est pas le leur, tandis que Monsieur Orgon et son fils Mario, spectateurs complices, observent le double travestissement. Le ton mêle comédie, marivaudage — cet art du dialogue amoureux fait de détours et de nuances — et réflexion sociale sur la condition des maîtres et des valets. Le spectateur, informé dès l'ouverture, jouit d'une position de supériorité qui produit l'essentiel du comique dramatique.
La pièce s'ouvre sur une conversation entre Silvia, jeune fille de la bourgeoisie, et sa suivante Lisette. Silvia s'inquiète de son mariage arrangé avec Dorante, qu'elle n'a jamais rencontré : elle redoute de découvrir, sous les apparences flatteuses, un mari désagréable ou faux. Elle évoque plusieurs exemples de maris qui se montrent charmants en société mais odieux à la maison. Lisette, plus terre à terre, s'étonne de ces scrupules et se contenterait volontiers d'un bon parti.
Survient Monsieur Orgon, le père de Silvia, homme éclairé et bienveillant. Il lui annonce l'arrivée imminente de Dorante et lui laisse la liberté de refuser ce mariage si le prétendant ne lui plaît pas. Silvia, encouragée par cette tolérance rare, lui expose son projet : échanger son rôle avec Lisette afin d'observer Dorante sans être vue, sous l'habit d'une servante. Monsieur Orgon accepte avec un sourire entendu, car il vient de recevoir une lettre du père de Dorante l'informant que le jeune homme a eu exactement la même idée : il se présentera sous le nom de son valet Bourguignon, tandis que son domestique Arlequin jouera le rôle du maître. Orgon décide de garder le secret pour goûter au spectacle. Mario, le frère de Silvia, entre dans la confidence et se réjouit du quiproquo à venir.
Dorante arrive alors, déguisé en valet sous le nom de Bourguignon, et Silvia en soubrette. Dès leur première rencontre, une attirance immédiate se manifeste, malgré l'apparente différence de condition. Ils échangent des compliments qui les troublent l'un et l'autre : Silvia est frappée par la délicatesse de langage de ce prétendu valet, Dorante par la grâce de cette prétendue servante. Le tutoiement, imposé par leurs rôles, ajoute une tension particulière à leurs échanges. Mario, jouant le jeu, feint de courtiser Lisette pour brouiller les cartes et pousse Dorante à s'éloigner, ce qui irrite déjà Silvia.
Arlequin fait ensuite son entrée dans le rôle du maître, avec une maladresse comique : ses manières grossières, son langage familier et ses compliments outrés à Lisette contrastent violemment avec la finesse de Dorante. Silvia, qui assiste à la scène, est atterrée à l'idée que cet homme balourd soit son futur mari. Elle se retire, mortifiée, tandis que Monsieur Orgon et Mario s'amusent en secret du contraste entre les deux couples improvisés.
L'acte s'ouvre sur un dialogue entre Lisette et Monsieur Orgon. La soubrette, embarrassée, avertit son maître qu'Arlequin — qu'elle croit être Dorante — la courtise si ardemment qu'elle craint qu'il ne demande sa main sur-le-champ. Elle s'inquiète des conséquences : si elle plaît trop, elle pourrait compromettre Silvia. Monsieur Orgon, toujours amusé, l'autorise à poursuivre le jeu et à répondre aux avances du faux maître, l'assurant qu'elle ne sera pas blâmée.
Arlequin et Lisette se retrouvent seuls. La scène est éminemment comique : Arlequin, singeant les manières nobles avec des maladresses de langage, déclare sa flamme à Lisette en termes hyperboliques et burlesques. Lisette, flattée à l'idée d'épouser un maître, se laisse conquérir tout en gardant sa lucidité de servante. Les deux valets, sans le savoir, tombent amoureux l'un de l'autre en croyant chacun séduire un partenaire d'un rang supérieur.
Silvia, de son côté, est de plus en plus troublée par Bourguignon. Elle refuse de s'avouer qu'elle aime un valet et s'emporte contre elle-même autant que contre lui. Dorante, tout aussi bouleversé, ne peut se résoudre à épouser une servante, malgré la force de son sentiment. Leur nouvelle rencontre est un chef-d'œuvre de marivaudage : Silvia tente de garder ses distances, Dorante lui déclare avec passion son amour, elle repousse ses aveux tout en les provoquant. Mario surgit et joue le rival auprès de Silvia, ce qui accroît la jalousie de Dorante. Silvia, agacée par ces interférences, laisse deviner à son frère l'ampleur de son trouble.
Poussé à bout par cette situation impossible, Dorante finit par révéler à Silvia sa véritable identité : il n'est pas Bourguignon mais bien Dorante, le prétendant. Cette révélation, tournant majeur de la pièce, provoque une joie immense chez Silvia — qu'elle dissimule pourtant. Elle comprend qu'elle peut aimer sans déchoir, mais décide de ne pas révéler à son tour sa véritable identité. Elle veut aller plus loin : obtenir que Dorante, la croyant toujours servante, l'épouse par amour, au mépris de tout intérêt social. Restée seule, elle exulte : le hasard lui offre une épreuve unique pour mesurer la sincérité du sentiment de son prétendant.
Dorante, désespéré, s'apprête à quitter la maison, incapable de s'unir à une servante mais incapable aussi d'y renoncer. Il croise Monsieur Orgon et Mario qui, informés par Silvia de la révélation, entrent pleinement dans le jeu et le laissent se débattre avec son dilemme. Silvia, elle, réclame à son père un délai supplémentaire pour parachever son entreprise : elle veut que Dorante lui propose le mariage en pleine connaissance de sa prétendue condition inférieure.
Pendant ce temps, Arlequin et Lisette poursuivent leur idylle. Poussés par la conscience de leur imposture, ils finissent chacun par avouer leur véritable identité. La scène de reconnaissance entre les deux valets est un moment de comique éclatant : après un instant de déception mutuelle — chacun croyait épouser un maître — ils se rendent compte qu'ils se conviennent parfaitement et scellent joyeusement leur union. Cette double reconnaissance des valets fait miroir, en mode burlesque, à celle qui se prépare chez les maîtres.
La confrontation finale entre Silvia et Dorante constitue le sommet dramatique de la pièce. Silvia, toujours dans son rôle de servante, feint la résignation et pousse Dorante à partir. Mario intervient une dernière fois pour aviver la jalousie du prétendant en se présentant comme un rival sérieux. Dorante, déchiré, hésite : son honneur et sa naissance lui commandent de renoncer, son cœur lui interdit de partir. Finalement, il triomphe de tous ses préjugés et demande à Silvia de l'épouser, malgré la distance sociale qu'il croit franchir. C'est le moment que Silvia attendait : elle a la preuve absolue d'un amour désintéressé.
Elle révèle alors sa véritable identité. Monsieur Orgon, Mario, Lisette et Arlequin, qui ont assisté à la scène ou entrent à ce moment, confirment la vérité. Dorante, d'abord stupéfait, comprend qu'il a été aimé et éprouvé, et se réjouit du bonheur qui lui est offert. Les deux couples — les maîtres et les valets — se forment définitivement, chacun à son rang. La pièce s'achève sur cette double union, où le hasard des déguisements a permis à l'amour véritable de se manifester en dépassant les apparences et les hiérarchies sociales, tout en les préservant.