Dans Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Marivaux construit une intrigue fondée sur un paradoxe : deux personnages choisissent délibérément de tromper, et c'est précisément cette tromperie qui les livre, sans défense, au hasard. Silvia décide de se déguiser en soubrette pour observer librement son prétendant Dorante — lequel a eu la même idée et se présente comme valet. Le dispositif du double travestissement est voulu ; ses conséquences, elles, échappent entièrement à leurs auteurs. Le hasard, chez Marivaux, n'est donc pas une coïncidence narrative banale : c'est la force qui déjoue les stratégies humaines et fait apparaître une vérité que la raison seule n'aurait jamais atteinte.
Dès l'acte I, scène 1, Silvia expose à son père Monsieur Orgon son plan avec une confiance absolue : observer Dorante incognito lui permettra de juger librement, à l'abri des conventions. Monsieur Orgon, qui sait déjà que Dorante viendra lui aussi déguisé, laisse faire. Ce silence paternel est le premier coup du hasard dramatique : Silvia croit maîtriser la situation, mais elle est déjà prise dans un filet qu'elle ne voit pas. Marivaux installe ainsi une ironie structurelle — le spectateur sait ce que l'héroïne ignore — et cette asymétrie d'information devient le moteur de toute la pièce.
La rencontre entre Silvia et Dorante à l'acte I, scène 7, produit l'effet que ni l'un ni l'autre n'avait prévu : un trouble immédiat, inexplicable, presque honteux. Silvia se retrouve troublée par ce qu'elle croit être un simple valet, et Marivaux lui fait dire : Il me faisait l'effet d'un homme de condition
(I, 7). Cette phrase est capitale : le déguisement devait protéger Silvia du sentiment, il le provoque. Le hasard de la ressemblance — un valet qui parle et se tient comme un noble — court-circuite tous les calculs.
Le motif du hasard porte ici une charge critique. Si Silvia tombe amoureuse d'un homme qu'elle croit d'une condition inférieure, c'est que le sentiment contredit l'ordre social. Marivaux pousse l'expérience jusqu'à ses limites : combien de temps Silvia résistera-t-elle à reconnaître cet amour ? À l'acte II, scène 9, son trouble est tel qu'elle interroge sa propre raison — Finissons, je ne veux plus me mêler de le haïr ni de l'aimer
(II, 9) —, aveu d'une capitulation intérieure que seul le hasard du travestissement a rendue possible. Sans le déguisement, Silvia aurait jugé Dorante sur son rang ; avec lui, elle le juge sur son être.
Du côté des valets, Arlequin et Lisette jouent aux maîtres et tombent amoureux avec une franchise comique qui double, en miroir grotesque, la passion des maîtres. Ce parallélisme n'est pas gratuit : il suggère que le sentiment amoureux traverse les classes, que le hasard du déguisement révèle une commune humanité que la hiérarchie sociale dissimule.
À l'acte III, scène 8, Dorante révèle sa véritable identité. Le hasard a tout arrangé : les deux jeunes gens s'aiment, et leur amour est socialement acceptable. Mais Marivaux ne laisse pas ce dénouement sans ironie. Silvia a failli aimer un valet — et elle l'aurait peut-être accepté. La pièce ne répond pas à cette question, et c'est en cela qu'elle dépasse la simple comédie. Le hasard, en perturbant l'ordre prévu, a ouvert une brèche dans les certitudes de classe que le retour à l'ordre ne referme pas tout à fait. Il reste, une fois le rideau tombé, une inquiétude discrète : et si le sentiment avait, cette fois, eu raison de la naissance ?