Arlequin apparaît dès l'acte I déguisé en maître — son valet Dorante l'ayant échangé de rôle pour observer incognito sa future épouse. Ce travestissement, symétrique à celui de Silvia (qui se fait passer pour sa propre servante Lisette), installe immédiatement le personnage dans une logique de miroir. Mais là où le déguisement de Silvia est maîtrisé, calculé, presque anxieux, celui d'Arlequin est d'emblée fracassant : il entre en scène en mangeant, parle la bouche pleine, réclame à boire. La comédie de l'usurpation tourne au burlesque, et c'est précisément ce débordement qui fait sens.
Arlequin est mû par deux forces simples et franches — l'appétit et l'amour. Quand il courtise Lisette (qui se croit elle-même supérieure, puisqu'elle joue le rôle de Silvia), il ne tergiverse pas : Ah ! que nenni, je suis votre serviteur, sans vous en vouloir davantage.
(acte II, scène 3). Cette déclaration grotesque concentre l'essentiel du personnage : il dit ce qu'il ressent, sans le masque rhétorique que les personnages nobles retournent dans tous les sens. Là où Silvia et Dorante s'interrogent sur leurs sentiments pendant deux actes, Arlequin tombe amoureux en deux répliques. Ce n'est pas de la sottise — c'est de la transparence.
Le tournant du personnage survient à l'acte III, scène 6, lorsqu'il avoue à Lisette qu'il n'est qu'un valet. La scène est construite en parallèle exact avec l'aveu de Dorante à Silvia — mais avec une différence capitale de ton. Arlequin multiplie les circonvolutions burlesques, invente des métaphores absurdes pour amortir la chute : Je suis un fripon qui ai voulu me donner des airs de qualité.
(acte III, scène 6). Le mot « fripon » qu'il s'applique à lui-même est désarmant d'honnêteté : il nomme la faute sans se voiler la face, quand Dorante, lui, prend soin de soigner sa chute avec élégance. La comparaison tourne à l'avantage du valet, dont l'aveu — maladroit, comique — n'en est pas moins plus direct que celui de son maître.
Face à Lisette, Arlequin joue un rôle symétrique : deux imposteurs qui se plaisent sincèrement se découvrent simultanément dupés. Leur relation constitue une parodie du couple principal — même structure, même nœud dramatique, même résolution — mais dépouillée de toute angoisse sociale. Face à Dorante, Arlequin est servile en apparence et imprévisible en pratique : son incapacité à tenir le rôle de maître menace constamment le stratagème, révélant que le rang ne s'improvise pas. C'est là que Marivaux glisse sa critique la plus subtile : si le costume suffit à tromper momentanément, le corps, la voix, l'appétit trahissent toujours l'origine.
Arlequin est l'instrument par lequel Marivaux interroge la légitimité des hiérarchies sociales. En montrant qu'un valet peut aimer aussi sincèrement qu'un noble — et peut-être plus franchement —, la pièce laisse entendre que la distinction de classe est une fiction performative, entretenue par les postures et le langage. Arlequin, lui, n'a pas appris à performer : son désir est nu, son langage approximatif, sa joie immédiate. Et c'est précisément cette nudité qui le rend, dans l'économie de la pièce, plus vrai que tous les autres.