Lisette apparaît dès les premières scènes de la pièce comme la confidente enjouée de Silvia, sa maîtresse. Marivaux la campe d'emblée en femme de caractère, prompte à donner son avis sur le mariage avec une liberté de ton qui contraste avec la réserve attendue d'une domestique. Lorsque Silvia lui propose d'échanger leurs habits pour observer l'inconnu qu'on lui destine, Lisette accepte sans hésiter — et c'est là que commence son vrai rôle dans la pièce. Affublée des robes et de l'autorité fictive de sa maîtresse, elle cesse d'être un simple faire-valoir pour devenir un personnage à part entière, pris dans les mêmes filets que les autres.
Ce qui distingue Lisette des soubrettes traditionnelles, c'est qu'elle ne joue pas seulement la comédie pour amuser : elle y croit. Arlequin, le valet de Dorante lui aussi déguisé en maître, la courtise avec une ardeur maladroite, et Lisette se laisse séduire avec une sincérité qui n'est pas feinte. Elle voit dans cette mascarade une occasion réelle d'ascension sociale. Quand Arlequin lui déclare, avec sa gouaille habituelle, qu'elle est la maîtresse de son âme
(acte II, scène 3), Lisette reçoit le compliment comme s'il s'adressait véritablement à une grande dame — révélant ainsi combien le costume a agi sur son propre rapport à elle-même. Ce glissement de la comédie vers une forme de conviction sincère est le ressort le plus subtil de son personnage.
La relation entre Lisette et Silvia structure tout le dispositif du travestissement. Les deux femmes s'observent à distance, chacune ignorant ce que l'autre ressent réellement. Silvia, troublée par Dorante qu'elle croit être un simple valet, jalouse malgré elle Lisette qui semble l'objet des attentions de cet inconnu séduisant. Cette jalousie involontaire — je ne sais pas pourquoi je le hais
dit Silvia en parlant de Lisette (acte II, scène 7) — ne fait sens que parce que Lisette occupe la place que Silvia voudrait tenir. La soubrette fonctionne ici comme un révélateur : c'est en voyant Lisette courtisée qu'on mesure le désir de Silvia.
Lorsque les masques tombent et que chacun retrouve son rang, Lisette et Arlequin se retrouvent appariés — deux valets que leur audace et leur vitalité rendent attachants, mais que l'ordre social remet à leur place. Marivaux ne tire pas de cette symétrie une conclusion subversive : Lisette ne conquiert pas le statut qu'elle a brièvement incarné. Pourtant, quelque chose résiste. Sa franchise, son appétit de vivre, son refus d'être effacée en font une figure qui interroge, sans le renverser, le monde hiérarchisé qu'elle traverse. Elle rappelle que le désir et la valeur personnelle ne connaissent pas les frontières de classe — même si, dans la comédie de Marivaux, ces frontières finissent toujours par se refermer.