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Le Jeu de l'amour et du hasard
Lumières Prose Bac

Comment le double déguisement se met-il en place dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux ?

Questions & réponses · Marivaux
Claire Beaumont
3 min de lecture · 17 September 2026

Le double déguisement est le ressort central de Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), comédie en trois actes que Marivaux fit jouer par les Comédiens-Italiens. Tout le dispositif repose sur une symétrie parfaite construite dès le premier acte, avant même que les deux protagonistes ne se rencontrent.

L'initiative de Silvia

La pièce s'ouvre sur une conversation entre Silvia, jeune bourgeoise parisienne que son père M. Orgon destine au mariage, et sa suivante Lisette. Silvia exprime d'emblée sa méfiance à l'égard du mariage arrangé : elle craint que l'homme qu'on lui présente ne dissimule derrière les bonnes manières un caractère insupportable. Pour avoir le loisir de l'observer sans être elle-même observée, elle demande à son père l'autorisation d'échanger temporairement son rôle avec celui de Lisette — la suivante jouera la maîtresse, et Silvia se fera passer pour la servante.

M. Orgon accepte, mais il détient une information que Silvia ignore : dans une lettre reçue peu avant, le père de Dorante lui a annoncé que son fils a formé exactement le même projet. Dorante va arriver déguisé en valet, sous le nom de Bourguignon, tandis que son vrai valet Arlequin fera semblant d'être le maître. M. Orgon choisit de ne rien révéler à sa fille et confie le secret à son fils Mario — les deux hommes décident de laisser la situation se développer et de « voir ce que le hasard fera de tout cela » (acte I, scène 2).

Une symétrie parfaite et ses effets comiques

La construction est donc géométriquement symétrique : deux jeunes gens de condition égale, animés du même désir de liberté et du même scepticisme envers les conventions, adoptent la même stratégie sans se concerter. Cette symétrie produit immédiatement une situation paradoxale : chacun croit tromper l'autre, alors que tous deux sont également trompeurs et également trompés.

L'effet comique est redoublé par le couple Arlequin-Lisette, qui forme une image déformée et parodique du couple principal. Lisette prend au sérieux son rôle de « maîtresse » et s'entiche d'Arlequin qu'elle croit être Dorante ; Arlequin, peu rompu aux raffinements de son personnage d'emprunt, multiplie les maladresses qui menacent à tout moment de faire éclater le mensonge. Le public rit de ce miroir grotesque, pendant que la tension sentimentale monte entre Silvia et Dorante.

Le rôle du déguisement dans la révélation des sentiments

Ce que le dispositif rend possible — et c'est là toute l'intelligence de Marivaux — c'est une observation réciproque affranchie des contraintes sociales. Silvia et Dorante peuvent se parler sans le filtre des convenances imposées à leur rang. Mais la ruse se retourne contre ses auteurs : en se croyant libres d'observer, ils s'exposent eux-mêmes. Dorante tombe amoureux de celle qu'il prend pour une servante, ce qui le trouble profondément car cela contredit toutes ses valeurs ; Silvia est troublée à son tour par un « valet » qui lui parle avec une délicatesse et une intelligence inhabituelles.

Le déguisement, pensé comme un instrument de contrôle et de distance, devient ainsi le creuset où se révèle ce que Marivaux appelle ailleurs la « surprise de l'amour » : un sentiment qui surgit malgré soi, avant que la raison ait pu l'autoriser.

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