Dans Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Marivaux met en scène Silvia, jeune femme de bonne famille que son père, M. Orgon, souhaite marier à Dorante, un inconnu. Avant même que l'action commence, Silvia a déjà pris une décision : elle veut observer son prétendant incognito, en se faisant passer pour sa propre servante Lisette, à qui elle confie son rôle de maîtresse. Ce dispositif initial dit tout du personnage — Silvia ne subit pas, elle agit.
Dès la scène d'ouverture (acte I, scène 1), Silvia expose à Lisette sa vision du mariage avec une franchise qui tranche avec la résignation attendue d'une jeune femme de son temps. Elle décrit avec précision les malheurs d'un mariage mal assorti, évoquant des époux qui se retrouvent étrangers l'un à l'autre dès le lendemain des noces. Cette capacité à anticiper, à raisonner sur sa propre situation plutôt qu'à s'y soumettre, est la marque d'une conscience éclairée. Marivaux lui prête un discours argumenté, presque philosophique, là où la comédie classique cantonnait volontiers les jeunes filles à l'attente et à l'obéissance.
Le père, M. Orgon, loin de contraindre sa fille, valide son stratagème et décide même de ne pas la trahir lorsqu'il apprend que Dorante a eu la même idée — se déguiser en valet. Cette complicité paternelle est significative : Marivaux imagine une autorité familiale éclairée, qui respecte la liberté de jugement de l'enfant plutôt que de la plier à un contrat social.
Le travestissement de Silvia n'est pas un caprice : c'est une expérience au sens presque scientifique du terme. Elle entend soumettre Dorante à une épreuve contrôlée, hors de tout protocole social, pour voir ce qu'il est vraiment. Cette logique empirique — observer avant de conclure — est précisément celle que les philosophes des Lumières opposaient à la croyance aveugle et aux préjugés de naissance. Silvia applique à la vie sentimentale la même exigence de vérification que Locke ou Condillac appliquent à la connaissance.
La situation se retourne alors contre elle de façon cruelle : Dorante, lui aussi déguisé en valet sous le nom d'Arlequin, lui plaît malgré elle. Silvia se débat (acte II, scène 9 notamment) contre un sentiment qu'elle juge socialement impossible — elle croit aimer un domestique. Ce conflit intérieur, que Marivaux nomme ailleurs le marivaudage, révèle la profondeur psychologique du personnage : elle ne se contente pas de ressentir, elle s'interroge, se juge, résiste.
Ce qui distingue Silvia d'une simple ingénue, c'est qu'elle ne perd jamais tout à fait conscience de ses propres contradictions. Elle sait qu'elle est troublée, elle reconnaît l'irrationalité de ce trouble, et elle tente de le gouverner par la raison — sans toujours y parvenir. Marivaux construit ainsi une intériorité féminine complexe, faite d'amour-propre, d'orgueil blessé et de désir sincère.
À l'acte III, lorsque Dorante, toujours déguisé, lui déclare son amour et lui propose de tout sacrifier pour elle, Silvia — qui sait maintenant qui il est — choisit de prolonger l'épreuve encore un peu. Elle veut qu'il renonce à son rang avant de savoir qu'elle est noble. Ce dernier test révèle moins de la coquetterie que d'une exigence éthique : elle veut être aimée pour ce qu'elle est, non pour ce qu'elle représente socialement. C'est une revendication d'identité personnelle qui dépasse le simple jeu amoureux.
En donnant à Silvia la parole, la ruse et la victoire finale, Marivaux prend une position discrète mais ferme dans le débat des Lumières sur la place des femmes. Silvia n'est pas simplement charmante : elle est compétente — compétente pour juger un homme, pour construire une situation, pour maîtriser sa propre langue avec finesse. Ses répliques sont souvent les plus longues, les plus construites de la pièce. Marivaux lui accorde une maîtrise rhétorique que la tradition théâtrale réservait aux hommes ou aux valets.
Le personnage de Silvia incarne ainsi une aspiration des Lumières : celle d'un individu — fût-il femme — capable de se gouverner lui-même, d'exercer son jugement contre les pressions sociales, et de fonder ses choix sur l'expérience et la raison plutôt que sur la seule obéissance à l'ordre établi.