Représentée pour la première fois en 1730 par les Comédiens-Italiens, Le Jeu de l'amour et du hasard repose sur un ressort dramaturgique aussi simple qu'efficace : Silvia, jeune bourgeoise, se déguise en soubrette pour observer incognito le fiancé que son père lui destine — Dorante —, qui a eu, de son côté, exactement la même idée. Les deux maîtres échangent donc leurs habits avec leurs valets respectifs, Lisette et Arlequin. Ce double déguisement symétrique est la source principale du comique de la pièce, et Marivaux en tire des effets à la fois scéniques, langagiers et moraux.
Le spectateur sait dès le début ce que les personnages ignorent les uns des autres. Cette ironie dramatique génère un comique de situation permanent : lorsque Silvia, déguisée en Lisette, tente de repousser un valet qu'elle prend pour Dorante mais qui est en réalité Dorante lui-même, chacune de ses répliques prend un double sens que le public seul perçoit pleinement. La scène 6 de l'acte I, première rencontre entre Silvia et Dorante, illustre parfaitement ce vertige : plus Silvia cherche à maintenir la distance sociale qui la protégerait, plus elle révèle involontairement son trouble. Le spectateur rit, mais d'un rire mêlé de tendresse, car il voit le cœur trahir la raison.
Le comique de situation atteint son sommet dans la relation entre Arlequin et Lisette, les deux valets qui, eux aussi déguisés en maîtres, se courtisent avec une emphase grotesque. Leurs échanges parodient les codes galants de l'aristocratie : Arlequin accumule les métaphores amoureuses maladroites et les apartés naïfs, Lisette joue à la grande dame avec une conviction qui frise le ridicule. Cette intrigue en miroir fonctionne comme une caricature de l'intrigue principale et renforce le comique par le contraste.
Marivaux construit un comique de mots très précis en distribuant à chaque personnage un registre de langue qui trahit sa véritable identité sociale. Arlequin, censé incarner un maître raffiné, ne parvient pas à quitter ses tournures populaires et ses exclamations incongrues — ce décalage entre le costume et la parole est une source constante de rire. À l'inverse, Dorante et Silvia, même sous leurs déguisements de valets, conservent une élégance syntaxique et une délicatesse de sentiment qui les distinguent immédiatement : leur langage les dénonce.
C'est ce que l'on pourrait appeler le marivaudage — ce style propre à Marivaux, fait d'escarmouches verbales, de préciosité retenue et d'aveux dérobés. Les répliques de Silvia à l'acte II, lorsqu'elle reproche à ce « valet » d'être trop bien fait pour son état, sont comiques précisément parce qu'elles signalent, à son insu, qu'elle est déjà amoureuse. Le spectateur rit de la voir si lucide sur le charme de Dorante et si aveugle sur sa propre inclination.
Au-delà du dispositif et des mots, Marivaux fait du caractère de ses personnages une source de comique moral. Silvia est intelligente, curieuse, volontaire — mais son orgueil de classe la rend ridicule dès l'instant où elle se découvre amoureuse d'un homme qu'elle croit être un domestique. La scène 6 de l'acte III, où elle exige que Dorante lui déclare sa flamme alors même qu'elle sait désormais qu'il est son véritable fiancé, pousse cet orgueil jusqu'à la cruauté cocasse : elle veut triompher pleinement, obtenir l'aveu que le rang n'y peut rien. Le rire du spectateur est ici légèrement complice et légèrement critique.
Monsieur Orgon, le père de Silvia, joue un rôle particulier dans ce comique de caractère : averti très tôt du double déguisement, il choisit de laisser la comédie se jouer jusqu'au bout. Sa bienveillance ironique et ses apartés avec Mario — le frère de Silvia — créent une connivence avec le public et amplifient le comique en faisant de la scène un véritable théâtre dans le théâtre.
Le rire que provoque Le Jeu de l'amour et du hasard n'est jamais innocent. En montrant que Silvia et Dorante tombent amoureux malgré l'habit — et que cet habit suffit à créer en eux une résistance douloureuse — Marivaux met en scène l'absurdité des hiérarchies sociales. Le comique de situation dénonce en creux la rigidité d'un système où le costume décide de la valeur d'un être. La pièce appartient au siècle des Lumières : le rire y est un instrument critique, une façon de faire sentir au spectateur, par le plaisir, les contradictions d'une société qui juge sur les apparences plutôt que sur les mérites.