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Le Jeu de l'amour et du hasard
Lumières Prose Bac

En quoi la relation entre Arlequin et Lisette reflète-t-elle celle de Dorante et Silvia dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux ?

Questions & réponses · Marivaux
Claire Beaumont
4 min de lecture · 18 September 2026

Dans Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Marivaux met en scène une double mascarade : Silvia, jeune femme de la bourgeoisie aisée, échange son costume avec sa servante Lisette pour observer incognito son futur fiancé, Dorante ; celui-ci, de son côté, a eu la même idée et arrive déguisé en valet, accompagné de son propre domestique Arlequin qui joue le rôle du maître. Le dispositif engendre ainsi deux couples en miroir, dont la symétrie est à la fois le ressort comique de la pièce et son moteur réflexif.

Une mécanique parallèle

La construction de la pièce repose sur une alternance savamment orchestrée des deux intrigues. Chaque scène où Dorante déclare son trouble à Silvia trouve son pendant dans une scène où Arlequin, avec un enthousiasme nettement moins policé, courtise Lisette. Les deux couples traversent les mêmes étapes — premier regard, aveu hésitant, résistance et capitulation — mais à des rythmes et dans des registres radicalement différents. Là où Dorante et Silvia s'avancent avec prudence, pesant chaque mot, Arlequin et Lisette se jettent dans la séduction avec une impétuosité et une franchise qui frôlent souvent la bouffonnerie.

Le miroir comique d'Arlequin et Lisette

Arlequin, déguisé en gentilhomme, imite maladroitement les codes de la galanterie précieuse. Dès l'acte I, scène 5, ses premières paroles à Lisette pastichent les déclarations d'amour raffinées sans en posséder le naturel ; il accumule les métaphores convenues avec une énergie brouillonne qui les vide de leur élégance. Lisette, qui se croit l'égale de ce prétendu Dorante, joue le jeu de la grande dame avec un zèle symétrique. Ce décalage entre le code mondain qu'ils empruntent et leur tempérament de valets produit l'essentiel du comique de la pièce.

Mais Marivaux ne se contente pas de caricaturer ses personnages populaires. Lorsque Arlequin avoue à Lisette, à l'acte III, qu'il n'est qu'un valet, et qu'elle lui répond qu'elle-même n'est que servante, les deux personnages se révèlent capables d'une sincérité et d'une générosité que leurs maîtres ont mis bien plus longtemps à atteindre. Leur aveu mutuel est rapide, presque soulageant : ni l'un ni l'autre n'est englué dans les conventions d'un rang à préserver.

Ce que le contraste révèle sur Dorante et Silvia

La rapidité avec laquelle Arlequin et Lisette surmontent le démasquage éclaire en creux la lenteur tourmentée de Dorante et Silvia. Ces derniers, conscients de leur condition sociale, éprouvent une résistance d'autant plus violente que leur sentiment naît d'une rencontre jugée impossible : Silvia croit aimer un valet, Dorante croit aimer une servante. L'enjeu pour eux n'est pas seulement sentimental mais identitaire. La marivaudage — ce combat subtil de l'amour contre lui-même — atteint ici son intensité maximale, notamment à l'acte II, scène 9, lorsque Dorante avoue ses sentiments malgré la honte qu'il en ressent, et que Silvia, bouleversée, tente encore de se défendre contre sa propre émotion.

Le couple Arlequin-Lisette fonctionne donc comme un révélateur : en montrant que l'amour peut surgir sans égard pour le rang, il expose l'artifice des barrières sociales que Dorante et Silvia peinent à franchir. Si des valets peuvent s'aimer franchement par-delà le costume, pourquoi l'amour entre nobles — ou supposés tels — devrait-il être plus compliqué ?

Une symétrie qui interroge l'ordre social

Marivaux construit cette symétrie avec une précision qui n'est pas innocente. En donnant aux valets les mêmes élans amoureux qu'aux maîtres, il suggère que le sentiment échappe à la hiérarchie et que la noblesse de cœur ne coïncide pas nécessairement avec la noblesse de sang. Arlequin, malgré ses maladresses, se montre loyal ; Lisette, malgré ses prétentions momentanées, est honnête. La pièce ne renverse pas l'ordre social — chacun retrouve sa place à la fin — mais elle l'ébranle le temps de trois actes, en laissant entendre que les frontières entre les classes sont moins naturelles qu'on ne le croit.

En ce sens, le couple des valets n'est pas un simple contrepoint comique : il est le double nécessaire du couple principal, celui sans lequel la question centrale de la pièce — qu'est-ce qui fait la valeur d'un être ? — ne pourrait pas être posée avec autant d'acuité.

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