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Le Jeu de l'amour et du hasard
Lumières Prose Bac

Pourquoi Silvia décide-t-elle de se déguiser en soubrette dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux ?

Questions & réponses · Marivaux
Claire Beaumont
3 min de lecture · 17 September 2026

Au début de la pièce de Marivaux (1730), Silvia apprend de son père, Monsieur Orgon, qu'un mariage est prévu avec un certain Dorante, jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré. Issue d'une famille bourgeoise aisée, elle n'est pas contrainte d'accepter les yeux fermés, mais elle n'a pas non plus la liberté absolue de refuser sans raison valable. Son inquiétude est précise : et si Dorante était en public charmant, galant, séduisant — et en privé tyrannique, grossier, indifférent ?

Un stratagème dicté par la prudence

C'est cette crainte que Silvia formule dès l'acte I, scène 1, dans sa conversation avec sa suivante Lisette. Elle évoque le risque d'épouser un homme dont le « beau dehors » masquerait un caractère insupportable (acte I, scène 1). Le déguisement naît directement de là : en se faisant passer pour Lisette, sa propre servante, Silvia espère voir Dorante tel qu'il est lorsqu'il croit s'adresser à une domestique — sans la pression de faire bonne impression sur sa future épouse. Le comportement d'un homme envers le personnel révèle, selon elle, ce qu'aucune visite de cour ne peut montrer.

Monsieur Orgon, père complice et bienveillant, accepte le jeu et va même plus loin en autorisant Lisette à se faire passer pour Silvia. Le dispositif est ainsi doublement mis en place, sans que Silvia sache encore que Dorante a eu exactement la même idée qu'elle : il arrive lui aussi déguisé en valet, laissant son propre serviteur Arlequin jouer le rôle du maître.

Un désir d'autonomie féminine

Le stratagème de Silvia dépasse la simple prudence sentimentale : il exprime une revendication sur sa propre vie. Dans la société du xviiie siècle, une jeune femme de bonne famille n'a guère voix au chapitre en matière de mariage. En prenant l'initiative du déguisement, Silvia s'arroge le rôle d'enquêtrice, voire de juge. Elle refuse d'être un objet passif de transaction et choisit de transformer la rencontre imposée en une épreuve qu'elle contrôle. Marivaux, penseur des Lumières attentif à la condition des femmes, place ainsi son héroïne du côté de celles qui réclament — avec les seuls moyens que leur laisse la convention sociale — le droit de choisir.

L'ironie du piège retourné

Le retournement comique et cruel du dispositif tient à ceci : Silvia, qui voulait observer Dorante en toute tranquillité, tombe amoureuse de celui qu'elle croit être un simple valet. Le stratagème qu'elle a conçu pour se protéger du mariage se referme sur elle et l'y pousse avec d'autant plus de force qu'elle se croit en train de résister. Elle se trouve tiraillée entre son sentiment naissant — honteux à ses yeux, puisqu'un valet est socialement impossible — et la conscience de son rang. Marivaux exploite cette tension tout au long des actes II et III : plus Silvia s'acharne à repousser Dorante-valet, plus elle révèle, malgré elle, l'intensité de ce qu'elle éprouve.

Le déguisement initial, conçu comme un instrument de liberté et de connaissance, devient donc le moteur du trouble intérieur que la pièce appelle la surprise de l'amour : on ne choisit pas de tomber amoureux, et le masque qu'on croit protecteur finit par laisser passer ce que l'on voulait tenir à distance.

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