clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 16
Le Jeu de l'amour et du hasard
Lumières Prose Bac

Quel rôle joue Monsieur Orgon dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux et pourquoi accepte-t-il le stratagème de sa fille ?

Questions & réponses · Marivaux
Claire Beaumont
4 min de lecture · 18 September 2026

Dans Le Jeu de l'amour et du hasard (1730), Marivaux met en scène un trio de figures parentales et tutélaires réduit à sa plus simple expression : Monsieur Orgon est le seul adulte véritablement présent sur scène, et c'est précisément ce choix dramaturgique qui lui confère un poids considérable dans l'économie de la pièce.

Un père qui rompt avec le modèle autoritaire

Dès l'ouverture de la pièce, Silvia — la fille de Monsieur Orgon, promise à un certain Dorante qu'elle n'a jamais rencontré — expose à sa suivante Lisette ses craintes face au mariage. Loin de balayer ces inquiétudes d'un revers de main, Monsieur Orgon les accueille avec une attention inhabituellement délicate pour un père de comédie. Il annonce à sa fille qu'elle est libre de refuser Dorante si celui-ci ne lui convient pas (acte I, scène 2). Cette promesse n'est pas un artifice rhétorique : elle engage réellement le père, qui s'y tiendra jusqu'au dénouement.

Ce positionnement rompt avec la figure du père tyrannique héritée de la comédie classique — le senex iratus de Molière ou de Plaute. Monsieur Orgon ne cherche pas à imposer sa volonté ; il aspire à un mariage librement consenti, ce qui, dans le contexte des Lumières naissantes, n'est pas anodin. Marivaux fait de lui un personnage au diapason des réflexions de son époque sur la liberté individuelle et le consentement.

Pourquoi accepte-t-il le stratagème de Silvia ?

La raison principale est dramatique et ironique à la fois : Monsieur Orgon sait, avant même que Silvia ne lui soumette son plan de déguisement, que Dorante a eu la même idée. Il a reçu une lettre du père de son futur gendre lui annonçant que Dorante se présentera déguisé en valet — sous le nom de Bourguignon — afin d'observer Silvia à son insu (acte I, scène 2). Le père se retrouve donc en possession d'une information capitale que ni sa fille ni Dorante ne détiennent.

Cette situation crée une dissymétrie de savoir qui fait de Monsieur Orgon le véritable maître du jeu. Il accepte le déguisement de Silvia non par faiblesse ou indulgence aveugle, mais parce qu'il mesure aussitôt la symétrie parfaite de la situation : les deux jeunes gens vont s'observer mutuellement sans se reconnaître, et l'épreuve sera d'autant plus révélatrice qu'elle sera réciproque. Il partage ce secret avec Mario, le frère de Silvia, et tous deux deviennent les spectateurs complices d'une comédie qu'ils ont décidé de laisser se déployer sans intervenir.

Un meneur de jeu discret

Monsieur Orgon intervient à plusieurs reprises pour empêcher que la situation ne dégénère. Lorsque Silvia, troublée par les sentiments qu'elle éprouve pour celui qu'elle croit être un simple valet, est au bord de la crise, son père pourrait lever le voile et abréger la comédie. Il choisit au contraire de prolonger l'épreuve, notamment en annonçant que Dorante — c'est-à-dire le faux maître — demande sa main, ce qui plonge Silvia dans un embarras révélateur (acte III, scène 4). Ce choix n'est pas cruel ; il est calculé pour que Silvia parvienne elle-même à surmonter ses préjugés de classe et à avouer un amour qu'elle combat de toutes ses forces.

Mario joue dans ce dispositif le rôle de second, mais c'est Monsieur Orgon qui en fixe les limites morales. Il veille à ce que le jeu reste une épreuve et non une humiliation. Quand Silvia obtient enfin de Dorante une déclaration d'amour en bonne et due forme — alors qu'il la croit toujours servante —, le père peut laisser tomber les masques : l'épreuve a prouvé la sincérité des deux jeunes gens l'un envers l'autre.

Une figure des Lumières

Monsieur Orgon incarne une conception éclairée de l'autorité paternelle : il guide sans contraindre, observe sans juger, et fait confiance à l'expérience vécue plutôt qu'aux conventions sociales pour valider un mariage. En acceptant le stratagème de sa fille — et en sachant que ce stratagème est doublé par celui de Dorante —, il transforme une crainte légitime en véritable connaissance de soi. C'est en cela qu'il dépasse la simple fonction de confident pour devenir, à sa manière, le dramaturge intérieur de la pièce.

Quiz
Teste tes connaissances sur Le Jeu de l'amour et du hasard
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 16