Le titre de la pièce de Marivaux, créée à la Comédie-Italienne en 1730, n'est pas une simple étiquette décorative : il formule d'emblée le programme dramatique de l'œuvre et en annonce la tension centrale. Pour en saisir la portée, il faut examiner chacun des deux termes avant de voir comment ils s'alimentent mutuellement.
Le hasard dont parle le titre est d'abord un hasard structurel. Silvia, fille du riche M. Orgon, décide de se déguiser en soubrette pour observer à son insu le jeune Dorante, que son père lui destine en mariage — elle veut voir l'homme avant d'être vue comme femme à marier. Or Dorante, ignorant tout de ce stratagème, arrive lui-même déguisé en valet, pour observer Silvia selon la même logique. Les deux jeunes gens adoptent donc indépendamment le même plan, sans la moindre concertation. C'est cette coïncidence — deux déguisements symétriques qui se croisent sans se connaître — que le titre nomme hasard. M. Orgon, mis dans la confidence par une lettre de Dorante, et son fils Mario décident de laisser la situation se développer, ce qui fait du hasard le vrai metteur en scène de la pièce.
Ce hasard n'est pas anodin sur le plan philosophique. Au XVIIIe siècle, le mot renvoie à la fortune, à ce qui échappe à la volonté et à la raison. Marivaux, en le plaçant dans son titre, suggère que l'amour, lui aussi, se joue de la volonté : on ne choisit pas qui l'on aime, et les précautions les plus rationnelles — observer l'autre avant de s'engager — peuvent se retourner contre celui qui les prend.
Le mot jeu est, lui, délibérément ambigu. Il désigne d'abord la comédie que jouent les personnages : chacun endosse un rôle social qui n'est pas le sien. Silvia joue la suivante Lisette, Dorante joue le valet Arlequin — et leurs véritables domestiques, Lisette et Arlequin, se retrouvent promus maîtres le temps de la pièce, avec leurs propres quiproquos amoureux en miroir.
Mais jeu désigne aussi, dans la langue classique, la manière de jouer un instrument ou de pratiquer un art. L'amour, chez Marivaux, est précisément cela : un art délicat, une partition que les personnages exécutent maladroitement parce qu'ils ignorent les règles réelles de la partie. Silvia croit jouer l'observatrice froide et raisonnable ; elle se retrouve troublée par un valet — Dorante déguisé — qu'elle juge indigne d'elle tout en ne pouvant s'empêcher de le regarder. À l'acte II, scène 9, elle avoue à part, après une scène où Dorante lui déclare ses sentiments sous son faux nom, qu'elle souffre de cette situation et que sa raison ne suffit plus à contenir ce qu'elle ressent. Le jeu qu'elle pensait maîtriser lui échappe.
Le titre fonctionne donc comme une équation : le hasard crée la situation de jeu, et le jeu révèle ce que le hasard a voulu. C'est parce que les déguisements coïncident par hasard que les personnages se retrouvent dans une position de jeu — obligés de tenir un rôle, de dissimuler, de mentir. Et c'est précisément ce jeu de masques qui, paradoxalement, dit la vérité : Silvia aime Dorante avant même de savoir qui il est, c'est-à-dire qu'elle aime l'homme indépendamment du rang social. Le déguisement, censé protéger de l'illusion amoureuse, devient le révélateur de la vérité du sentiment.
Marivaux construit ainsi une démonstration élégante : ni la raison ni la prudence ne gouvernent le cœur. Le jeu des apparences sociales est contredit par le hasard du désir, et c'est dans cet espace entre les deux que naît ce que la critique a appelé le marivaudage — cette façon de dire l'amour en feignant de ne pas le dire, de se défendre contre un sentiment qu'on est en train d'éprouver.
Le titre est donc moins une description de l'intrigue qu'une thèse sur la nature de l'amour : celui-ci est un jeu dont les règles sont fixées par le hasard, et les joueurs les plus convaincus de leur sang-froid sont précisément ceux qui perdent le contrôle en premier.