Mathilde de La Mole apparaît dans la seconde partie du roman, lorsque Julien Sorel — fils de charpentier ambitieux devenu secrétaire du marquis de La Mole — intègre l'hôtel particulier parisien de cette grande famille aristocratique. Dès son introduction, Mathilde détonne : jeune femme d'une beauté froide et d'une intelligence redoutable, elle s'ennuie dans un milieu qu'elle juge médiocre. C'est sur cet ennui fondamental que Stendhal construit tout l'édifice de son orgueil romantique.
L'élément le plus frappant du caractère de Mathilde est sa dévotion quasi religieuse à la mémoire de Boniface de La Mole, son ancêtre décapité au XVIe siècle pour avoir servi la reine Marguerite de Navarre. Chaque année, au mois d'avril, elle porte le deuil de cet homme et commémore seule sa mort. Ce rituel n'est pas une simple piété familiale : il révèle une conception de l'existence fondée sur l'intensité et le sacrifice, que Stendhal oppose explicitement à la platitude de la noblesse de la Restauration. Mathilde ne se reconnaît pas dans ses contemporains — elle appartient, dans sa tête, à un autre siècle, à une époque où les passions avaient encore une grandeur tragique. Le présent lui semble une époque de comptables et de gens pruds.
Ses relations avec les hommes qui la courtisent — notamment le beau et riche Croisenois — illustrent la hauteur avec laquelle elle envisage autrui. Elle les trouve prévisibles, sans énergie, incapables du moindre acte extraordinaire. Stendhal insiste sur le fait que Mathilde ne cherche pas le bonheur ordinaire : elle cherche l'admiration d'elle-même à travers un être qui serait digne d'elle. C'est précisément ce qui la pousse vers Julien : il est l'intrus, le plébéien sans fortune, celui qui ne lui doit rien et ne la flatte pas. En lui, elle croit reconnaître l'énergie des grandes époques — celle de Napoléon, celle de la Renaissance — que ses pairs ont perdue.
Cette attraction est néanmoins fondamentalement orgueilleuse : Mathilde n'aime pas Julien pour ce qu'il est, elle s'aime elle-même à travers l'idée d'aimer un homme inférieur par sa naissance. Stendhal le formule avec ironie dans le chapitre XII de la seconde partie, où il décrit la délibération intérieure de la jeune femme moins comme un émoi amoureux que comme un raisonnement — presque un calcul de gloire personnelle. Elle se demande si elle sera capable d'un acte héroïque, si elle saura aimer comme aimait la reine Marguerite. L'amour, chez Mathilde, est d'abord un défi qu'elle se lance à elle-même.
Il serait inexact de lire Mathilde comme une héroïne romantique sans nuance. Stendhal — partisan de ce qu'il appelle lui-même l'amour-passion, analysé dans son essai De l'Amour — distingue soigneusement l'amour véritable de l'amour-vanité. Mathilde relève largement du second. Quand Julien cesse de paraître conquis, elle souffre ; quand il feint l'indifférence sur les conseils du prince Korasoff, elle redevient passionnée. Ce balancement révèle que son sentiment est tributaire du regard de l'autre — plus précisément, de l'image qu'elle se fait d'elle-même dans ce regard.
Par contraste, Madame de Rênal — l'autre figure féminine centrale du roman, épouse du maire de Verrières et premier grand amour de Julien — aime sans calcul ni théâtre. Stendhal établit ainsi une opposition structurante : d'un côté l'amour spontané et ignorant de lui-même, de l'autre la passion consciente, mise en scène, presque littéraire. Mathilde se raconte son amour autant qu'elle le vit.
Stendhal fait de Mathilde une lectrice assidue, nourrie de mémoires historiques et de récits héroïques. Cette culture livresque façonne sa manière d'interpréter le réel : elle plaque sur sa propre existence des schémas empruntés à l'histoire et à la littérature. En ce sens, son romantisme est une construction intellectuelle avant d'être un tempérament. Elle incarne ce que Stendhal observe chez une partie de la jeunesse aristocratique de son époque : une nostalgie pour des grandeurs révolues, compensant l'ennui d'une classe qui a perdu sa raison d'être politique après la Révolution.
Ce personnage fonctionne donc à plusieurs niveaux simultanément : figure séduisante par son intelligence et sa singularité, mais aussi cible d'une ironie narrative constante qui rappelle au lecteur que l'orgueil romantique, même sincère dans ses excès, reste une forme de comédie que l'on joue pour soi-même.