Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal place son héros Julien Sorel, fils de charpentier ivre d'ascension sociale, entre deux femmes que tout oppose : Louise de Rênal, épouse douce et sincère du maire de Verrières, et Mathilde de La Mole, aristocrate parisienne orgueilleuse. Loin d'être de simples conquêtes, ces deux figures fonctionnent comme des miroirs successifs qui révèlent, chacune à leur façon, les failles et les contradictions de l'ambition julienienne.
La relation avec Mme de Rênal s'ouvre sur un paradoxe fondateur : Julien la séduit par calcul, comme une étape de son plan de conquête sociale, mais c'est précisément cette femme-là qui lui rend son vrai visage. Stendhal insiste, dès les premiers chapitres de la première partie, sur la spontanéité de Louise — elle ignore la vanité et la pose — ce qui met à nu, par contraste, l'artificialité constante de Julien. Lorsque celui-ci prend sa main dans l'obscurité du jardin (I, 9), le narrateur souligne que le geste est d'abord un devoir
que Julien s'impose : l'amour est d'emblée encadré par l'obligation héroïque. Ce mot de « devoir » dit tout : là où Mme de Rênal donne, Julien performe. Elle est le miroir qui renvoie à Julien l'image de son propre calcul, et donc de son aliénation.
C'est seulement en prison, dans les derniers chapitres (II, 44), que Julien reconnaît avoir aimé Mme de Rênal sans le savoir. La révélation arrive trop tard — structure typiquement stendhalienne — et ce retournement confirme que la femme sincère n'avait cessé de refléter une vérité que le héros refusait de lire.
Avec Mathilde, le dispositif du miroir se dédouble et devient vertigineux. Les deux personnages partagent le même orgueil, la même conscience théâtrale d'eux-mêmes, la même obsession de paraître exceptionnels. Stendhal le formule nettement : Ils se regardaient avec des yeux ennemis
(II, 8). Cette hostilité réciproque est le signe que chacun reconnaît dans l'autre son propre narcissisme. Aimer Mathilde, pour Julien, c'est s'aimer lui-même en retour — et c'est précisément pourquoi cet amour est stérile, fait de stratèges et de capitulations alternées, jamais de don véritable.
La scène où Mathilde coupe une mèche de ses cheveux pour Julien (II, 15) illustre cette réciprocité spéculaire : elle rejoue une scène héroïque empruntée à l'histoire familiale (l'exécution de Boniface de La Mole), et Julien, fasciné, se voit lui-même en héros romantique. Les deux personnages ne se regardent pas ; ils regardent ensemble leur propre reflet dans un passé glorieux.
La structure bipartite du roman — Verrières puis Paris — organise ces deux expériences spéculaires en un mouvement dialectique. Mme de Rênal révèle ce que Julien pourrait être s'il renonçait à l'ambition ; Mathilde révèle ce qu'il est réellement : un être dévoré par l'image qu'il veut donner. La lettre de dénonciation que Mme de Rênal envoie (II, 35) — dictée sous influence — brise le miroir de la sincérité et précipite la chute. Julien tire sur elle non par haine, mais parce qu'elle a trahi la seule image qui lui renvoyait une humanité possible. C'est le sens profond du motif : chez Stendhal, les femmes ne couronnent pas le héros — elles l'exposent.