Dans Le Rouge et le Noir (1830), Stendhal construit autour de Julien Sorel — jeune homme d'origine modeste, fils d'un charpentier de Verrières, dévoré par l'ambition et l'admiration de Napoléon — deux histoires d'amour radicalement différentes. L'une avec Louise de Rênal, femme du maire de Verrières chez qui Julien est précepteur, l'autre avec Mathilde de La Mole, fille d'un grand aristocrate parisien. Ces deux liaisons ne sont pas simplement deux épisodes successifs : elles forment un diptyque qui éclaire les contradictions du personnage et la thèse centrale du roman sur l'amour et le calcul.
La relation avec Mme de Rênal naît à Verrières, dans un cadre provincial et intime. Louise de Rênal est une femme de trente ans, mariée sans amour à un homme vulgaire, et qui n'a jamais connu le désir avant l'arrivée de Julien. Ce qui caractérise cet amour, c'est son surgissement involontaire : ni l'un ni l'autre ne le cherche, et c'est précisément cette spontanéité qui lui confère une authenticité rare dans le roman.
Certes, Julien décide dans un premier temps de séduire Mme de Rênal par calcul — s'emparer de sa main lui semble un devoir de conquête, une façon de prouver sa valeur contre les humiliations de classe qu'il subit. Stendhal montre avec ironie que Julien se force à agir, se donnant des ordres intérieurs comme on exécute une stratégie militaire. Mais très vite, le sentiment véritable prend le dessus : Julien oublie ses manœuvres et s'abandonne à un bonheur qu'il n'avait pas prévu. C'est auprès de Mme de Rênal, dans les jardins de Vergy, que Julien connaît ses seuls moments de paix — des instants où l'ambition se tait.
Mme de Rênal, de son côté, aime sans réserve ni stratégie. Elle souffre, se culpabilise, mais n'essaie jamais de dominer Julien ni de le rendre jaloux. C'est un amour dans lequel la tendresse l'emporte sur l'ego.
Tout change à Paris. Mathilde de La Mole est une jeune aristocrate brillante, orgueilleuse, qui s'ennuie profondément dans le monde des salons et rêve de grandeur héroïque — elle voue un culte à son ancêtre Boniface de La Mole, décapité pour sa maîtresse. Elle ne tombe pas amoureuse de Julien malgré son orgueil, mais à cause de lui : il est le seul homme qui ne la flatte pas, le seul qui lui semble capable d'une destinée exceptionnelle.
La relation entre Julien et Mathilde est une guerre permanente. Chacun avance, recule, attaque, se soumet puis reprend l'avantage. Quand Mathilde s'abandonne à Julien, elle en souffre comme d'une faiblesse et cherche aussitôt à reprendre le dessus en le rejetant. Julien, conseillé par le prince Korasoff, adopte alors une tactique délibérée : feindre d'être épris d'une autre femme, la maréchale de Fervaques, pour rendre Mathilde jalouse. Cette stratégie — froide, calculée, menée comme une campagne — est aux antipodes de ce qu'il a vécu à Verrières.
Stendhal souligne que Julien estime Mathilde plus qu'il ne l'aime vraiment. Il y a entre eux une admiration réciproque des intelligences, une excitation née de la résistance de l'autre, mais peu de cette tendresse désarmée qui caractérisait l'amour pour Mme de Rênal.
Cette opposition renvoie directement à la théorie que Stendhal développe dans son essai De l'Amour (1822). Il y distingue l'amour-passion — total, irraisonné, qui transforme l'être aimé en un être parfait par le mécanisme de la « cristallisation » — et l'amour de vanité ou d'orgueil, qui nourrit avant tout l'image que l'on a de soi-même. L'amour pour Mme de Rênal relève clairement du premier : Julien et Louise se transforment mutuellement, oublient leurs calculs, accèdent à une vérité intérieure. L'amour pour Mathilde s'apparente davantage au second : c'est une passion qui exige des victoires, qui s'alimente de la résistance et s'étiole dès que l'autre capitule.
La fin du roman confirme cette lecture. Dans sa cellule, condamné à mort, Julien retrouve Mme de Rênal et c'est auprès d'elle — non de Mathilde — qu'il connaît ses dernières heures de bonheur. Mathilde, elle, organise avec éclat le culte posthume de son amant, rejoignant ainsi le destin romanesque de son ancêtre, comme si Julien avait été pour elle davantage un rôle à jouer qu'un homme à aimer.
Les deux relations fonctionnent aussi comme un miroir à deux faces du héros. Avec Mme de Rênal, Julien se découvre capable de sensibilité, de gratitude, d'un bonheur simple que son arrivisme lui interdit d'ordinaire. Avec Mathilde, c'est l'autre Julien qui s'exprime : l'homme de volonté, le stratège, celui qui veut prouver sa supériorité sur une classe sociale qui le méprise. Stendhal ne tranche pas entre les deux : il montre un personnage écartelé, dont la tragédie est précisément de n'avoir pu être pleinement l'un ou l'autre.