Au livre II du roman, Julien Sorel — fils de charpentier devenu secrétaire du puissant marquis de La Mole — est sur le point d'épouser Mathilde de La Mole, assouvissant ainsi toutes ses ambitions sociales. Mais une lettre de Mme de Rênal, son ancienne maîtresse et épouse du maire de Verrières, parvient au marquis. Dans cette lettre dictée par son confesseur, Mme de Rênal dépeint Julien comme un séducteur sans scrupules qui exploite les femmes de ses employeurs pour gravir les échelons de la société. Le marquis, convaincu, retire son consentement au mariage.
La réaction de Julien est foudroyante. Sans délai, sans plan réfléchi, il achète deux pistolets, retourne à Verrières et tire sur Mme de Rênal pendant l'office dominical à l'église. Il la blesse grièvement mais ne la tue pas. Ce qui frappe d'emblée, c'est la vitesse et l'absence totale de calcul : Julien — ce personnage défini par son hypocrisie stratégique, sa maîtrise permanente de soi — agit pour la première fois sans masque, sans tactique.
Pour comprendre le geste, il faut mesurer ce que représente Mme de Rênal pour Julien. Leur liaison à Verrières, au livre I, est la seule relation dans laquelle Julien a connu quelque chose d'authentique. Avec Mathilde de La Mole, l'amour est une guerre d'orgueil, un jeu de domination réciproque. Avec Louise de Rênal, femme douce et sincère, Julien a éprouvé une tendresse qu'il ne s'explique pas lui-même. La lettre de dénonciation lui paraît donc d'autant plus inexplicable et monstrueuse : c'est elle, précisément celle qui ne calcule jamais, qui le détruit avec une précision chirurgicale.
Stendhal ne présente pas ce moment comme un accès de jalousie ou de vengeance froide. C'est une blessure narcissique et affective mêlées : Julien se voit soudain réduit à l'image que la lettre donne de lui — l'arriviste, le séducteur intéressé. Cette image, il la refuse avec une violence d'autant plus grande qu'elle contient une part de vérité qu'il ne peut supporter d'entendre de la bouche de celle qui l'a aimé.
Tout au long du roman, Julien s'est imposé une discipline de fer inspirée de Napoléon : observer, calculer, dissimuler. Le tir sur Mme de Rênal est le négatif exact de cette posture. En prison, Julien finit par admettre lui-même qu'il a agi dans un moment de folie — et la lucidité qui suit constitue l'une des évolutions les plus importantes du personnage. Débarrassé de ses ambitions, il redécouvre son amour véritable pour Mme de Rênal, qui lui survit et vient le rejoindre dans sa cellule.
Le geste sert ainsi une fonction romanesque précise : il arrache Julien à la trajectoire de l'arriviste pour l'engager dans celle du condamné qui se connaît enfin. Le Rouge et le Noir ne se termine pas sur un triomphe social ni sur une réhabilitation morale, mais sur cette vérité tardive — et c'est le coup de pistolet qui la rend possible.
Stendhal, héritier des idéologues et lecteur de Tracy, construit ses personnages à partir de mécanismes passionnels précis. Le geste de Julien illustre ce qu'il nomme la cristallisation dans De l'Amour (1822) : la passion amoureuse déforme la perception au point de rendre insupportable toute image dégradée de l'être aimé — ou de soi-même aux yeux de cet être. Quand Mme de Rênal semble nier rétrospectivement la réalité de leur amour en réduisant Julien à un calculateur, elle détruit la seule cristallisation qui lui ait paru vraie. La violence qui s'ensuit n'est pas celle d'un criminel : c'est celle d'un homme dont l'identité profonde vient d'être anéantie par la personne même qui la lui avait révélée.