Dans Candide ou l'Optimisme (1759), Voltaire construit Cunégonde non comme une héroïne à part entière, mais comme un miroir satirique tendu à son protagoniste. Figure de l'illusion amoureuse, puis de la désillusion cruelle, elle incarne la démonstration voltairienne que le monde réel détruit inexorablement les rêves façonnés par la philosophie naïve.
Dès le premier chapitre, Cunégonde est définie par son apparence physique : Voltaire la décrit comme haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante
. L'accumulation d'adjectifs sensoriels est significative — ce n'est pas une description intérieure, mais un catalogue de qualités extérieures qui font d'elle un objet de convoitise plutôt qu'un sujet. Elle appartient au château du baron de Thunder-ten-tronckh, ce paradis artificiel où Pangloss enseigne que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Cunégonde est ainsi dès l'origine une illusion parmi d'autres, le symbole d'un bonheur que Candide croit pouvoir atteindre et conserver.
Ce qui distingue Cunégonde des simples figures allégoriques, c'est son pragmatisme. Après le massacre de sa famille lors de la prise du château, elle subit viols, violences et servitude — mais elle survit, et surtout elle négocie sa survie. Successivement entretenue par un grand Inquisiteur et un riche juif à Lisbonne, elle gère ses protecteurs avec un sens froid de l'intérêt personnel. Voltaire ne la juge pas : il montre qu'une femme sans ressources au XVIIIe siècle n'a d'autre monnaie d'échange que son corps. Ce réalisme cynique fait de Cunégonde une figure plus complexe que son statut de « bien-aimée » ne le laisse supposer.
L'évolution la plus frappante — et la plus cruelle — du personnage est sa transformation physique. Lorsque Candide la retrouve enfin à la fin du conte, après des années de séparation et d'épreuves, elle est devenue laide, vieillie, usée. Voltaire insiste sur ce changement avec une précision presque impitoyable, rapportant que ses yeux étaient « éraillés », sa gorge « sèche », ses joues « ridées ». La beauté qui était le fondement de tout le désir de Candide a disparu. Cette dégradation est l'argument le plus décisif du conte contre le système de Pangloss : le temps et le monde n'embellissent pas, ils détruisent.
Cunégonde est le personnage par lequel Voltaire interroge la conception romantique de l'amour. Candide passe l'intégralité du récit à courir après elle, persuadé que la retrouver sera la réalisation du bonheur promis par l'optimisme philosophique. Or, quand il l'épouse enfin, c'est moins par amour que par habitude et par pitié — et la fameuse conclusion du conte, centrée sur le travail du jardin plutôt que sur la félicité conjugale, relègue Cunégonde à un rôle domestique amer. Elle « devint une excellente pâtissière » : formule voltairienne qui résume, avec une ironie glaciale, la distance entre le rêve et la réalité. Le personnage se clôt non pas sur un accomplissement, mais sur une adaptation pragmatique à un monde qui n'a jamais tenu ses promesses.