Dans Candide ou l'Optimisme (1759), Voltaire construit son conte autour d'un dispositif philosophique en miroir : à chaque dogme, une réfutation ; à chaque maître à penser, un contradicteur. Martin est cette réfutation incarnée. Savant pauvre, victime de la persécution des pasteurs sociniens, il monte à bord du vaisseau de Candide au chapitre XIX — après que le héros a assisté à la mutilation d'un esclave noir au Surinam, scène qui fracture définitivement sa foi en l'optimisme de Pangloss.
Voltaire présente Martin comme quelqu'un qui a « été volé par sa femme, battu par son fils et abandonné de sa fille » et qui a subi toutes sortes de malheurs — paraphrase fidèle au résumé que fait le personnage de sa propre existence au chapitre XIX. Cette accumulation de déboires n'est pas anecdotique : elle légitime philosophiquement son pessimisme. Martin n'a pas choisi sa doctrine par caprice intellectuel ; il l'a déduite de l'expérience. C'est là une différence fondamentale avec Pangloss, dont l'optimisme reste imperméable à toute épreuve. Voltaire cite explicitement la position de Martin comme relevant du manichéisme — la croyance en un principe du mal coexistant avec le bien — et lui fait dire que « Dieu a abandonné ce globe-là à quelque être malfaisant » (ch. XX). La formule est tranchante : elle retourne le providentialisme leibnizien en son contraire exact.
Martin pourrait sembler le porte-voix de Voltaire. Il observe le monde avec une acuité sans pitié, démonte les illusions de Candide avec une régularité implacable, et ses pronostics se vérifient presque toujours. Pourtant, Voltaire se garde d'en faire un idéal. Martin est lui aussi enfermé dans un système : là où Pangloss voit le meilleur partout, Martin voit le pire. Lorsque Candide, soulagé de retrouver Cunégonde — l'amour de sa vie, qu'il a cherché à travers tout le conte —, s'attend à partager sa joie avec Martin, celui-ci répond avec un fatalisme glacial. Cette obstination à ne jamais se laisser surprendre par le bien révèle une rigidité symétrique à celle de Pangloss : les deux philosophes sont prisonniers de leurs thèses respectives, incapables d'ajuster leur lecture du réel.
À la différence de Candide, qui traversant le monde apprend à douter, Martin ne change pas. Il arrive pessimiste, il demeure pessimiste. Cette fixité n'est pas un défaut d'écriture, mais une démonstration : les systèmes philosophiques fermés — qu'ils soient optimistes ou pessimistes — résistent à l'expérience parce qu'ils la précèdent. À la fin du conte, lors de la célèbre discussion sur le « cultiver notre jardin » (ch. XXX), Martin adhère à la conclusion pratique sans enthousiasme, comme si renoncer aux spéculations métaphysiques était pour lui moins une libération qu'une capitulation.
Martin est l'instrument dont Voltaire se sert pour démolir, point par point, l'optimisme naïf — mais aussi pour signaler les limites du pessimisme systématique. Il rend la satire bilatérale. En opposant deux doctrines également dogmatiques, Voltaire ne propose pas une troisième voie théorique : il disqualifie le principe même des systèmes philosophiques universels. Martin ne gagne pas le débat contre Pangloss ; il montre que ce débat-là ne peut pas être gagné, et que la sagesse — modeste, laborieuse, incarnée dans le jardin — se trouve précisément là où les philosophes de système ne regardent jamais.