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L'Éducation sentimentale
Réalisme Prose Bac Section 6 / 15

Charles Deslauriers - Analyse du personnage

Personnages · Gustave Flaubert
Claire Beaumont
4 min de lecture · 4 August 2026

Dans L'Éducation sentimentale (1869), Gustave Flaubert construit autour de son héros Frédéric Moreau un réseau de personnages qui fonctionnent comme autant de miroirs déformants. Parmi eux, Charles Deslauriers occupe une place singulière : ami d'enfance, confident, rival larvé, il est le double actif d'un Frédéric paralysé par le sentiment. Là où l'un rêve, l'autre calcule. Mais Flaubert prend soin de mener les deux hommes au même désastre.

Une présentation sous le signe du manque

Dès sa première apparition dans le roman, Deslauriers est défini par ce qui lui fait défaut. Fils d'un huissier brutal et avare, il a grandi dans la contrainte matérielle et le ressentiment. Son physique même trahit cette tension intérieure : Flaubert le décrit au début du roman avec des lèvres serrées et un regard qui dénote une énergie concentrée, presque hostile (partie I, chapitre 1). Cette économie du corps dit l'essentiel — Deslauriers est un homme qui retient, qui comprime sa colère sociale en ambition.

L'ambition comme moteur et comme masque

Ce qui anime Deslauriers, c'est une volonté de puissance nettement articulée : il veut réussir dans le droit, puis en politique, et faire de sa carrière une revanche sur ses origines. Flaubert lui prête des projets nets et des discours sur l'avenir avec une précision presque ironique, comme pour mieux souligner leur vanité future. Deslauriers est en cela l'héritier du Rastignac balzacien — mais privé du talent ou de la chance qui aurait pu le faire réussir. Son ambition n'est pas une force créatrice ; c'est un ressentiment habillé en programme.

Sa relation à Frédéric révèle aussi une dimension trouble : il use de l'amitié avec une franchise calculée. Lorsqu'il pousse Frédéric à fréquenter M. Dambreuse, riche banquier, pour en tirer des bénéfices par procuration, ou qu'il tente de séduire Mme Arnoux — la femme que Frédéric adore en secret — en se présentant comme l'ami de ce dernier (partie III, chapitre 6), Flaubert révèle que Deslauriers traite les liens affectifs comme des instruments. L'amitié elle-même est chez lui une forme de stratégie.

Le double négatif de Frédéric

La structure du roman repose sur ce jeu de symétrie inversée. Frédéric est paralysé par une sensibilité excessive, incapable d'agir ; Deslauriers agit constamment, mais ses actions sont froides, mal ajustées, et finissent par le desservir. Flaubert suggère ainsi que ni la passivité rêveuse ni l'activisme calculateur ne permettent de saisir la vie. Les deux hommes sont condamnés par des excès contraires : l'un par trop de sentiment, l'autre par trop de volonté sèche.

La célèbre scène finale du roman, où Frédéric et Deslauriers font le bilan de leur existence et conviennent ensemble que c'est là ce que nous avons eu de meilleur — en évoquant leur visite avortée chez des prostituées dans leur jeunesse (partie III, chapitre 7) — cristallise cette logique. Le meilleur souvenir est celui d'une action non accomplie. Deslauriers, qui a pourtant tout tenté, rejoint Frédéric dans le même vide.

Un révélateur du projet de Flaubert

Deslauriers n'est pas un simple faire-valoir. Il incarne une autre modalité de l'échec bourgeois : celle de l'homme qui croit que la volonté suffit, que l'énergie compense l'origine, que la société est un mécanisme qu'on peut forcer. Flaubert démonte cette croyance avec la même implacabilité qu'il applique aux illusions romantiques de Frédéric. En faisant échouer les deux amis symétriquement, il universalise son propos : L'Éducation sentimentale n'est pas le roman d'un tempérament, mais d'une époque entière qui a manqué sa vie.

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