Dans L'Éducation sentimentale (1869), Flaubert orchestre une galerie féminine — Marie Arnoux, Rosanette, Mme Dambreuse, Louise Roque — qui semble d'abord dessiner des portraits contrastés. Mais la logique profonde du roman est ailleurs : chacune de ces femmes fonctionne avant tout comme un miroir où Frédéric Moreau cherche le reflet de ses propres aspirations. Flaubert fait du désir masculin un mécanisme de projection qui déforme ce qu'il prétend contempler.
Dès la scène fondatrice du chapitre I de la première partie, la rencontre avec Marie Arnoux à bord du bateau à vapeur impose le registre de la vision unilatérale. Frédéric l'aperçoit comme une apparition — Ce fut comme une apparition
(I, 1) — formule qui dit tout : ce n'est pas une femme qu'il voit, c'est un tableau qu'il compose. La syntaxe elle-même soustrait Marie à l'action ; elle est passive, lumineuse, sans parole. Flaubert signale d'emblée que l'éducation sentimentale de son héros sera celle de l'illusion : Frédéric ne rencontre jamais Marie Arnoux, il rencontre l'idée qu'il se fait d'elle.
La relation de Frédéric avec Rosanette, courtisane vive et concrète, puis avec Mme Dambreuse, veuve froide et fortunée, révèle que le héros module son désir selon les contextes sociaux et politiques. Quand il invite Rosanette aux courses à la place de Marie Arnoux (II, 4), il ne choisit pas une femme à la place d'une autre : il cherche un substitut capable de remplir provisoirement le cadre mental qu'il a forgé. Rosanette devient miroir de son besoin de séduction immédiate ; Mme Dambreuse, miroir de ses ambitions mondaines. Aucune n'existe dans le roman en dehors de ce que Frédéric projette sur elle. Flaubert souligne l'interchangeabilité cynique de ce dispositif en faisant coïncider l'agonie du fils de Rosanette avec l'achat effrayant du mobilier des Arnoux par Mme Dambreuse (III, 5) : les femmes et les objets circulent selon la même logique de convoitise.
Marie Arnoux est le miroir le plus pur parce qu'elle est le moins réel. Flaubert la tient volontairement à distance — peu de dialogues, très peu de répliques directes — afin que l'image que Frédéric en entretient ne soit jamais confrontée à une réalité contradictoire. La scène de la vente aux enchères du mobilier Arnoux (III, 4), où Frédéric rachète des objets lui ayant appartenu, transforme la femme aimée en relique : c'est le désir lui-même, devenu fétiche, que Frédéric collectionne. Marie n'est plus une personne mais un corpus d'impressions que l'échec du temps a rendues intouchables.
La visite finale de Marie Arnoux, vieillie, qui offre à Frédéric une mèche de cheveux blancs (III, 6), est le moment où le miroir se fissure. Frédéric éprouve — Flaubert y insiste avec une cruelle ironie — un sentiment mêlé de pitié et de dégoût. Ce n'est pas Marie qui déçoit : c'est le désir qui se découvre sans objet réel. La fonction critique du thème s'accomplit ici : en montrant que l'idéal ne survit pas à la présence de la femme réelle, Flaubert démonte le romantisme comme idéologie masculine qui a besoin d'absences et de silences féminins pour se perpétuer. Les femmes n'ont jamais été des miroirs — c'est Frédéric qui les a polis.