Dans L'Éducation sentimentale (1869), Flaubert construit la figure de Jacques Arnoux comme le point de convergence entre deux univers que le roman s'emploie à montrer inséparables et pourtant incompatibles : l'art et l'argent. Directeur de L'Art industriel — titre éloquemment oxymore — puis négociant en faïences, Arnoux n'est pas simplement un personnage pittoresque de la galerie réaliste. Il est le symptôme d'une époque où la marchandisation envahit jusqu'au domaine de la beauté.
Dès le premier chapitre (partie I, chapitre 1), Arnoux apparaît sur le bateau qui ramène Frédéric Moreau à Nogent, en grande conversation commerciale, distribuant ses cartes de visite et vantant sa revue. Le jeune héros le remarque surtout parce qu'il est accompagné de Madame Arnoux — mais c'est le mari qui donne le cadre : l'art s'exhibe ici dans un contexte de transaction, de séduction mondaine et d'intérêt. Flaubert installe d'emblée une équivalence troublante : la beauté de la femme et celle des œuvres circulent dans le même espace de désir et de possession.
La boutique de L'Art industriel (partie I, chapitres 3 et suivants) fonctionne comme un décor révélateur. Arnoux y vend des reproductions, soutient des artistes — Pellerin, peintre raté aux théories interminables — non par conviction esthétique mais pour alimenter son catalogue et son image. Flaubert fait dire à Arnoux, à propos d'un tableau de Pellerin qu'il refuse de payer au prix convenu, qu'il ne peut se ruiner pour des chimères (partie I, chapitre 4) : la formule retourne cyniquement le vocabulaire romantique de l'idéal pour le soumettre au calcul. L'art devient une chimère dès lors qu'il ne se vend pas.
Le basculement d'Arnoux du commerce d'art à la manufacture de faïences de Creil (partie II) est l'un des mouvements les plus calculés du roman. Ce n'est pas une rupture mais une révélation : en reproduisant industriellement des motifs décoratifs, Arnoux accomplit simplement ce qu'il faisait déjà avec les tableaux. Flaubert décrit l'atelier de faïences avec une précision quasi documentaire, insistant sur les moules, les séries, la répétition — autant de procédés qui évacuent toute singularité de l'œuvre. L'art artisanal devient marchandise standardisée, et Arnoux en est le parfait opérateur.
La fonction d'Arnoux dépasse le seul commentaire social : il est le double dégradé de Frédéric. Tous deux aspirent — l'un à l'art, l'autre au commerce de l'art — et tous deux échouent, non par malchance mais par incapacité constitutive à choisir entre la valeur et le prix. Lorsque Frédéric renonce à ses ambitions de peintre puis d'écrivain pour se laisser porter par les spéculations et les héritages, il répète à son échelle la trajectoire d'Arnoux. Flaubert montre ainsi que la corruption de l'art par le commerce n'est pas l'apanage des médiocres : c'est la logique profonde d'une société qui transforme toute aspiration en investissement.
En faisant d'Arnoux la figure centrale de cette contamination, Flaubert dépasse la satire de mœurs pour formuler un diagnostic sur le Second Empire et sur la modernité bourgeoise elle-même. L'Art industriel n'est pas une boutique parmi d'autres : c'est l'emblème d'un monde où rien — ni l'amour, ni la politique, ni la beauté — n'échappe à la logique de l'échange. Arnoux incarne cette loi avec une bonne humeur imperturbable qui est, chez Flaubert, la forme la plus inquiétante du désenchantement.