L'Éducation sentimentale (1869) s'ouvre sur un bateau quittant Paris : un jeune homme de dix-huit ans, Frédéric Moreau, regagne sa province après une année d'études ratées. Flaubert le présente dès les premières pages comme un être de surface — beau, sensible, bien habillé — dont la profondeur se révèle aussitôt douteuse. Ce n'est pas un héros qui cherche sa place dans le monde ; c'est un spectateur de sa propre vie.
La première description de Frédéric insiste sur son regard tourné vers l'extérieur : il observe le paysage, les passagers, et surtout Madame Arnoux — femme d'un marchand de tableaux parisien — qu'il aperçoit sur le pont et dont il tombe immédiatement amoureux. Ce coup de foudre inaugural est révélateur : Frédéric ne choisit pas un objet d'amour, il en est saisi. Flaubert écrit : Ce fut comme une apparition
(partie I, chapitre I). Le terme n'est pas anodin : une apparition n'est pas une femme réelle, c'est une image, une projection. Dès la première scène, l'amour de Frédéric est condamné à rester dans l'ordre du fantasme.
Frédéric dispose, au fil du roman, de tous les leviers de l'ambition : un héritage inattendu, des relations dans la bourgeoisie parisienne, un talent supposé pour le droit, la littérature, la peinture. Il ne mène aucun de ces projets à terme. Cette incapacité n'est pas de la paresse ordinaire : elle procède d'une structure psychologique précise. Frédéric préfère le désir à sa satisfaction, parce que l'accomplissement détruirait l'idéal. Aimer Madame Arnoux de loin, c'est ne jamais risquer de la perdre vraiment. Flaubert formule cette logique avec une ironie froide : Il voyageait, il connaissait la mélancolie des paquebots
(partie III, chapitre VI) — phrase qui résume une existence entière réduite à des postures romantiques.
Les personnages qui entourent Frédéric fonctionnent comme autant de miroirs déformants. Son ami Deslauriers, ambitieux et lucide, incarne l'énergie que Frédéric n'a pas. Rosanette, la maîtresse entretenue qu'il fréquente, lui offre une passion sans profondeur dont il se satisfait par intermittence. Louise Roque, la jeune provinciale sincèrement éprise de lui, est sacrifiée sans remords. Frédéric traverse ces relations sans jamais s'y engager véritablement : il prend et laisse, non par cruauté calculée, mais par cette indifférence fondamentale à tout ce qui n'est pas son rêve intérieur.
La scène finale avec Madame Arnoux est la plus cruelle du roman. Ils se retrouvent, vieux, et Frédéric comprend que ce grand amour de toute une vie n'a jamais eu d'objet réel. Flaubert conduit ainsi son personnage à une lucidité tardive et stérile : voir clairement n'y change rien. Frédéric Moreau n'est pas un raté sympathique — il est la démonstration que le romantisme, appliqué à une vie concrète, produit le vide. Flaubert s'en sert pour mettre en accusation toute une génération née trop tard pour les idéaux de 1789, trop tôt désenchantée pour agir, et condamnée à se raconter des histoires jusqu'à la fin.