Madame Dambreuse n'entre pas dans le roman par effraction sentimentale — elle s'y installe avec la précision d'une stratégie. Flaubert la présente à Frédéric Moreau, jeune provincial monté à Paris nourri d'ambitions confuses, lors d'une soirée chez son mari, le banquier Dambreuse. La première description insiste sur une beauté indéfinissable, ni éclatante ni ordinaire : ses yeux bleuâtres, d'une limpidité froide
(partie I, chapitre 4) signalent d'emblée un personnage dont le charme est inséparable d'une opacité calculée. Ce regard « limpide » mais « froid » est une contradiction fondatrice : Madame Dambreuse donne l'impression de la transparence tout en demeurant parfaitement illisible.
Ses motivations ne relèvent pas du désir au sens romanesque du terme. Ce qui attire Madame Dambreuse vers Frédéric, c'est d'abord la vanité : avoir un jeune homme sous son influence confirme une puissance sociale que l'âge commence à menacer. Flaubert la montre constamment en représentation, ajustant ses attitudes selon les interlocuteurs avec une maîtrise qui confine à la performance. Elle est, au fond, une actrice dont la scène est le salon. Cette dimension artificielle atteint son point le plus révélateur lors de la vente aux enchères des biens de Mme Arnoux — la femme que Frédéric a véritablement aimée — au cours de laquelle Madame Dambreuse s'acharne à acquérir une cassette qui appartint à sa rivale. L'acharnement de cet achat trahit moins la jalousie qu'une volonté de possession absolue : elle veut posséder jusqu'aux traces de ce qu'elle ne peut pas être.
L'évolution du personnage suit une trajectoire de dépouillement progressif. Dans les premières parties, Madame Dambreuse conserve un vernis de distinction qui la rend fascinante. À mesure que le roman avance et que le monde qu'elle représente vacille — la révolution de 1848 ébranle les fortunes et les certitudes —, le masque se fissure. Après la mort de M. Dambreuse, elle tente de transformer sa liaison avec Frédéric en mariage, révélant ainsi que derrière la séductrice se cache une femme terrifiée par la perte de statut. Lorsque Frédéric découvre que la fortune du banquier est bien moindre qu'escomptée, il se détache d'elle avec une brutalité qui est aussi, de sa part, un aveu : il ne l'avait aimée que comme symbole d'une réussite sociale.
Dans le réseau de relations du roman, Madame Dambreuse fonctionne comme le symétrique exact de Mme Arnoux. Là où cette dernière cristallise l'idéal, la pureté inaccessible, Madame Dambreuse représente le monde réel dans sa logique d'échange. Frédéric ne l'aime pas — il la convoite, ce qui est différent. Leur relation est construite sur le même malentendu qui structure l'ensemble du roman : chaque personnage cherche dans l'autre non pas un être, mais un reflet de ses propres désirs. Il lui en voulait vaguement, comme d'une chose naturelle
(partie III, chapitre 5) — cette phrase, apparemment anodine, dit tout de l'incapacité de Frédéric à éprouver un sentiment authentique pour elle.
Flaubert fait de Madame Dambreuse bien plus qu'un personnage secondaire : elle est la chair et l'os de la bourgeoisie du Second Empire, dans ce qu'elle a de plus séduisant et de plus vide. Son élégance n'est pas un ornement du récit, elle est la démonstration que dans ce monde-là, la forme a définitivement dévoré le fond. En ce sens, son échec sentimental final — abandonnée par Frédéric, réduite à une veuve parmi d'autres — n'est pas tragique mais logique : une société qui fait de tout une marchandise finit toujours par consommer ses propres idoles.