Dans L'Éducation sentimentale (1869), Flaubert construit un roman dont l'architecture entière repose sur l'écoulement du temps. Frédéric Moreau, jeune bourgeois parisien épris de Mme Arnoux — femme d'un marchand d'art, inaccessible et idéalisée —, traverse près de vingt ans d'histoire politique et personnelle sans jamais vraiment agir ni choisir. Ce n'est pas un roman d'apprentissage au sens classique : c'est un roman d'usure, où le temps ne forme pas le héros mais le dissout lentement.
Le roman commence par une date précise — le 15 septembre 1840 — et par une scène sur un bateau qui remonte la Seine. Frédéric aperçoit Mme Arnoux pour la première fois et éprouve une éblouissement immédiat, décrit par Flaubert comme une apparition : Ce fut comme une apparition
(partie I, chapitre 1). L'emploi du passé simple — temps de l'événement isolé, unique, révolu — signale d'emblée que ce moment appartient déjà au passé au moment où il est raconté. La structure temporelle du roman est ainsi posée : ce que Frédéric vit, il le vit toujours en différé, toujours légèrement à côté de l'instant présent.
Flaubert multiplie les ellipses narratives et les bonds en avant, sautant des mois, parfois des années, en quelques lignes. Ce traitement du temps n'est pas une faiblesse de composition : c'est une mise en forme du vide. Les grandes résolutions de Frédéric — travailler, séduire, s'engager politiquement — se perdent dans ces blancs. La révolution de 1848, les journées de juin, le coup d'État de 1851 traversent le roman comme des toiles de fond que Frédéric regarde sans vraiment y participer. L'histoire collective devient le miroir grossissant de son inaction individuelle.
Cette érosion touche aussi les relations. L'amitié avec Deslauriers, ami d'enfance ambitieux et sans fortune, se dégrade au fil des trahisons mutuelles et des malentendus. L'amour pour Mme Arnoux, jamais consommé, se maintient précisément parce qu'il reste une abstraction : Frédéric aime moins une femme qu'une image figée dans sa mémoire.
Le dénouement du roman est l'un des plus déstabilisants de la littérature française. Mme Arnoux rend visite à Frédéric, vieille désormais, et lui offre une mèche de ses cheveux devenus blancs. Frédéric ressent alors quelque chose qui ressemble à de la répulsion, vite dissimulée sous une tendresse convenue. Flaubert montre ici que la passion n'était possible que tant que son objet restait hors d'atteinte — le temps a fait son œuvre en rendant enfin la femme réelle.
La dernière scène est encore plus révélatrice : Frédéric et Deslauriers, vieux, évoquent leur jeunesse et concluent que c'est là ce que nous avons eu de meilleur
(partie III, chapitre 7) — en référence à une visite manquée chez des prostituées, quand ils avaient seize ans. Ce souvenir dérisoire, érigé en sommet de leur existence, révèle la fonction de la mémoire dans le roman : elle ne conserve pas la vérité du passé, elle le réécrit, l'embellit, le vide de sa réalité pour en faire un mythe supportable.
Le temps dans L'Éducation sentimentale n'est donc pas nostalgique au sens romantique du terme. Flaubert ne pleure pas un paradis perdu : il démontre que ce paradis n'a jamais existé que dans l'imagination de ceux qui le regrettent. La mémoire est ici une faculté de consolation mensongère, et c'est précisément ce mensonge qui permet à Frédéric de continuer à vivre — apaisé, vide, et définitivement éduqué par l'illusion.