Jacques Arnoux apparaît dès les premières pages du roman — Frédéric Moreau, jeune étudiant bourgeois qui rentre en bateau vers Nogent, l'aperçoit sur le pont du Ville-de-Montereau en compagnie de Marie, sa femme, dont Frédéric tombe immédiatement amoureux. Arnoux est donc, avant d'être un personnage à part entière, un obstacle : c'est l'homme qui possède la femme désirée. Flaubert construit toute la relation entre les deux hommes sur cette asymétrie fondamentale.
Arnoux est marchand d'art, directeur de L'Art industriel, puis fabricant de faïences — deux activités qui résument sa nature profonde : il est l'homme qui transforme l'art en marchandise. Flaubert ne le présente jamais par une description intérieure ; on le saisit toujours de l'extérieur, à travers ses gestes, ses discours de façade, ses éclats de voix dans les dîners. Cette technique narrative n'est pas accidentelle : Arnoux n'a pas de vie intérieure digne d'être scrutée. Son charme est celui de l'apparence, de la bonhomie commerçante, du mot bien placé.
Physiquement, il est décrit comme un homme épais, jovial, expansif — tout le contraire de la sensibilité frémissante que Frédéric prête à Marie. Ce contraste stylistique souligne l'incompréhension que Frédéric ressent : comment une femme aussi raffinée peut-elle être liée à un homme aussi grossièrement vitaliste ? La question traverse le roman sans jamais trouver de réponse satisfaisante, ce qui est précisément le propos de Flaubert.
Ce qui rend Arnoux particulièrement redoutable — et particulièrement réaliste — c'est qu'il n'est pas un antagoniste romanesque à la hauteur des désirs de Frédéric. Il n'est ni méchant ni admirable. Il trompe sa femme avec Rosanette, la « Maréchale », il gère mal ses affaires, il emprunte de l'argent à Frédéric sans gêne excessive, il ment par habitude plus que par calcul. Flaubert construit en lui le portrait du bourgeois de la monarchie de Juillet : opportuniste, superficiellement cultivé, capable d'enthousiasmes passagers pour l'art ou la politique, mais fondamentalement attaché à son confort et à ses plaisirs.
C'est précisément cette médiocrité qui humilie Frédéric. Perdre Marie au profit d'un grand homme serait tragique ; la voir rester aux côtés d'Arnoux est simplement absurde. Flaubert utilise ce décalage pour dénoncer l'idéalisme romantique de son héros : Frédéric projette sur Marie une perfection qui n'a aucune prise sur la réalité, et Arnoux, par son existence triviale, incarne cette réalité têtue qui résiste à tout embellissement.
La relation entre les deux hommes ne se réduit pas à la rivalité. Flaubert la complique en y introduisant une véritable amitié, ou du moins son apparence. Arnoux traite Frédéric avec une chaleur sincère, l'introduit dans ses cercles, le reçoit à sa table. Frédéric, de son côté, entretient cette proximité avec Arnoux parce qu'elle lui donne accès à Marie — mais il finit par apprécier l'homme lui-même, ou du moins par tolérer ses défauts avec une indulgence qui ressemble à de l'attachement.
Cette ambivalence est l'une des réussites psychologiques du roman. Frédéric ne peut pas détester franchement Arnoux : il lui doit trop, il l'a trop fréquenté, et une part de lui reconnaît dans cet homme sans illusions une forme de sagesse pratique qu'il est incapable d'atteindre. Il ira jusqu'à payer les dettes d'Arnoux pour sauver les meubles de la famille — geste qui se présente comme un sacrifice pour Marie, mais qui révèle aussi l'emprise qu'Arnoux exerce sur lui, par procuration affective interposée.
Au-delà de la psychologie individuelle, Arnoux fonctionne chez Flaubert comme un type social. Il traverse les révolutions — 1848, le coup d'État de 1851 — sans en être transformé, adaptant ses discours au vent politique du moment avec la même souplesse qu'il applique à ses affaires. Cette plasticité morale n'est pas présentée comme un cynisme lucide, mais comme une absence de conviction profonde, qui est la forme ordinaire de la lâcheté bourgeoise selon Flaubert.
À la fin du roman, Arnoux disparaît dans la province avec sa femme, ruiné et oublié. Cette sortie sans éclat est à l'image du personnage : il ne mérite même pas une chute dramatique. Frédéric, qui a organisé sa vie entière autour de l'amour pour Marie et de la fascination pour le monde d'Arnoux, se retrouve seul avec ses souvenirs intacts et ses ambitions non réalisées. Arnoux, lui, a simplement vécu — imparfaitement, joyeusement, sans se poser les questions qui ont paralysé Frédéric. C'est peut-être là la cruelle ironie que Flaubert réserve à son héros.